Harindranath Chattopadhyay
Trois dévots du Maharashtra : Préface
La bhakti
Dans l’un des anciens lexiques sanskrits, le nānārtha-śabdakośa1, le terme de bhakti (भक्ति) est défini comme भक्तिः स्याद् भागसेवयोः (bhaktiḥ syād bhāgasevayoḥ), à la fois « division, partage » (bhāga) et « culte » ou « service fréquent » (sevā).
C’est le deuxième sens de l’unique racine verbale bhaj qui a donné son nom à ce courant de mysticisme religieux qui tend à rapprocher le fidèle de la divinité à travers un lien de dévotion et d’amour. Le rapport d’autorité est remplacé par une fusion entre l’être humain et la divinité.
Par l’amour, l’adorateur s’identifie avec la divinité et revit chaque fois la légende de son Dieu : Śaiva-bhakti (Shiva) ou Vaishnaiva-bhakti (Vishnu). Il peut aussi vénérer un maître (guru-bhakti), une représentation, un objet sacré (par exemple le Śiva liṅgaṃ) ou une idole (mūrti).
Une des premières mentions du mot bhakti apparaît dans l’épilogue de la Shvetashvatara Upanishad (6.23)2, datée du premier millénaire avant notre ère :
यस्य देवे परा भक्तिः यथा देवे तथा गुरौ।
तस्यैते कथिता ह्यर्थाः प्रकाशन्ते महात्मनः ॥२३॥
Celui qui ressent la plus haute adoration (bhakti) envers la divinité (deva)
[et encore, pour la divinité ainsi que pour son maître (guru)
Pour cette grande âme (mahātman), ces enseignements seront tout à fait éclairants.
Suivant l’enseignement de la Bhagavad Gītā3, premier texte à utiliser explicitement le mot bhakti, trois voies nominalement capables de mener à la Délivrance sont mentionnées : discipline des actes (karma-yoga), de la connaissance (jñāna-yoga) et de la dévotion (bhakti-yoga). Dans l’hindouisme, c’est cette dernière qui prédomine.
La bhakti en tant que mouvement est considérée consensuellement comme un courant postvédique qui s’est développé principalement au cours de l’ère des épopées hindoues et des Puranas, exposant des traditions et des légendes (en principe très anciennes), présentées comme des faits historiques, des récits d’antan (dernier millénaire avant J.-C. – premier millénaire après J.-C.).
Ce mouvement, qui connut une croissance rapide, commença à la fin du premier millénaire de notre ère au Tamil Nadu, avec les Shaiva Nayanars et les Vaishnava Alvars4. Leurs idées et leurs pratiques inspirèrent la poésie et la dévotion (bhakti) dans toute l’Inde entre le xiie et le xviiie siècle de notre ère. Les Alvars5 (« ceux qui sont immergés en Dieu ») étaient des poètes-saints Vaishnava qui erraient de temple en temple, chantant les louanges de Vishnu. Ils saluaient les demeures divines de Vishnu et convertirent de nombreuses personnes au Vaishnavisme.
Puis le mouvement bhakti remonta vers l’Est et le Nord de l’Inde à partir du
Bien qu’il existât des dévots (bhakta) de Shiva, c’est surtout parmi ceux de Vishnu que ce culte s’implanta, l’amour mystique étant souvent adressé à Vishnu sous la forme d’une de ses incarnations (« descentes » - avatara), telles que Rama ou Krishna. Vithoba, dont il est question dans les textes qui suivent, est l’un des noms de Vishnu, utilisé en particulier au Maharashtra.
Dans cet État, la littérature bhakti, résolument tournée vers Vishnu, présente deux caractéristiques :
- Portée par des voix aussi variées que celles des poètes brahmanes Dnyaneshwar et Eknath, du tailleur Namdev, du gardien et paysan Chokhamela, ou encore du boutiquier Tukaram, cette littérature a transcendé les barrières de caste. Elle a également donné la parole à des femmes, comme Janabai (servante) et Bahinabai (femme brahmane), illustrant ainsi son universalité. Issus du peuple, ils portent sa parole, mais leur inspiration religieuse, d’une pureté remarquable, s’impose surtout par leur rigueur morale.
- Le pèlerinage annuel à Pandharpur a joué un rôle clé dans la diffusion de ces textes, qui y étaient chantés lors des processions. La poésie dévotionnelle s’y mêlait à la vie collective, renforçant son impact populaire.
L’œuvre de Tukaram, poète d’origine modeste, est à cet égard emblématique : elle démontre que la dévotion à Vishnu n’est pas réservée aux brahmanes, et invite chacun à entreprendre, à sa manière, le voyage spirituel.
En tant que mouvement contre-culture, la bhakti eut un impact durable sur la littérature et les arts dans leur ensemble : la peinture, la musique et la danse notamment (miniatures dans le nord de l’Inde de l’école de Kangra ; poésie chantée ou dansée) au point qu’on l’on peut presque parler de bhakti-rasa7.
Dans le même temps, il a également unifié les masses au niveau panindien, s’opposant aux questions sociales de caste et de genre. Il a conduit des parias, personnes des castes inférieures (śūdra) et des femmes, tous écartés de la révélation védique (śruti), à participer au mouvement. Cela leur a donné l’aspiration d’obtenir le salut quelle que soit leur religion, par la dévotion au divin, au lieu de s’appuyer sur une connaissance brahmanique exclusive telle qu’exprimée dans les sources sanskrites. Les brahmanes combattirent d’ailleurs longtemps ce culte à cause de son mépris des rites, de son refus fréquent des castes et… de la concurrence qu’il leur imposait (en témoigne par exemple l’attitude méprisante de Rameshvara vis-à-vis de Tukaram ci-dessous). Plus tard, ils y adhérèrent quand le mouvement s’imposa.
Les traditions bhakti ont été intimement liées au développement des langues vernaculaires à travers la production d’une littérature foisonnante : chants dévotionnels, textes hagiographiques ou philosophico-religieux qui ont généré des interactions fructueuses, en témoignent les trois textes proposés ici, datant du milieu du
Pundalik
L’historicité de Pundalik fait débat :
- Certains auteurs (Ramakrishna Gopal Bhandarkar, Deleury entre autres) le considèrent comme un mystique, influencé par la secte Vaishnava Haridasa du Karnataka, qui apporta un changement radical dans le culte de Vithoba, qu’il introduisit au Maharashtra, en particulier à Pandharpur, où un temple lui est dédié au bord de la rivière Chandrabhaga.
- D’autres chercheurs, comme Raeside, Dhanpalvar ou Vaudeville, ont remis en question l’historicité de Pundalik et l’ont présenté comme une figure mythique. Raeside, dans son analyse The Pāṇḍuraṅga-Māhātmya of Śrīdhar, soutient en particulier que la légende du dévot Pundalik n’aurait pu être rien de plus qu’un dérivé de la légende puranique.
Quoi qu’il en soit, de nombreuses légendes accompagnent ce personnage. La relation à ses parents fait figure de leitmotiv, comme dans la pièce écrite par Harindranath Chattopadhyay ci-dessous où, après les avoir négligés et, à la suite d’une révélation de Vithoba, il se mit entièrement à leur service, faisant même patienter le dieu tant que leurs soins n’étaient pas terminés.
Saku Bai
Sakubai, Sakhubai ou Saku Bai, relève assurément de la légende, même si c’est une figure hautement vénérée en Inde. Plusieurs films lui ont ainsi été consacrés en 1939 (en tamoul) et en 1941 (en hindi). Leur trame est la même que celle de la pièce de Chattopadhyay : malmenée par son mari et surtout sa belle-mère, elle se consacre au culte de Vithoba, qui lui permet d’oublier ses souffrances quotidiennes. Finissant par mourir aux pieds du dieu, elle est ressuscitée et revient au domicile : effrayés, ses anciens tortionnaires finissent par la révérer, voyant en elle un fantôme.
Tukaram
A contrario, Tukaram est incontestablement un personnage historique : il est né dans l’État moderne du Maharashtra en 1598 ou 1608 d’une famille de la caste Kunbi, dévots de Vithoba. À la suite du décès de sa première femme et de leur fils consécutif à une famine, il devint contemplatif, méditant sur les collines de la chaîne de Sahyadri (Ghats occidentaux) et écrivit plus tard qu’il « eut des discussions avec lui-même ». Il se remaria, se consacra au culte dévotionnel des kīrtana communautaires (prières de groupe avec chant) et à la composition de poésie Abhaṅga. En butte aux méfaits de la société qu’il dénonça, il fut l’objet de harcèlements, dont d’un certain Mambaji (Rameshvara dans la pièce ci-dessous), qui dirigeait un ermitage (maṭha) à Dehu et avait quelques adeptes. Comme Chattopadhyay le sublime, on dit que Tukaram partit pour Vaikuntha, demeure de Vishnu (identifié à Vithoba) à la fin de sa vie terrestre.
Son œuvre abondante est constituée de nombreux hymnes, souvent écrits en langue vernaculaire (marathi), comme ses prédécesseurs, Dnyaneshwar ou Namdev par exemple. Les éditions Gallimard lui ont consacré un recueil de poèmes publié en 1956 et réédité en 1989, intitulé Psaumes du Pèlerin.
On entrevoit à travers ces trois pièces de théâtre, comment sont richement tissées dans la littérature dévotionnelle bhakti les émotions telles que :
- L’amour (« Dieu adoré, restez pour l’éternité, / Là où vous vous tenez à l’instant ! ») : Vitthala, ému par Pundalik lavant les pieds de ses parents, attend ses vrais dévots sur une vulgaire brique ;
- L’ardeur d’une foi qui pousse au dévouement total et à l’oubli de soi (« J’ai maintenant compris que ma douleur / N’est que le baiser sacré de Dieu. ») chante Saku martyrisée ;
- La dévotion (« Le nom de mon Hari est comme un arbre / Qui étend ses branches toujours plus loin. ») ou le renoncement (« Quand nous aurons renoncé à tous nos biens, / Nous serons plus riches que les rois. ») loue le poète Tukaram.
Le registre lyrique permet d’évoquer souvent l’inexprimable. Ici, il s’agit de refléter le caractère mystique (Vishnu-bhakti) avec ses variations dans un corpus moderne du milieu du
Harindranath Chattopadhyay
Né le 2 avril 1898 à Hyderabad (aujourd’hui capitale du Telangana) d’une famille bengalie et mort le 23 juin 1990 à Mumbai, Harindranath Chattopadhyay fut un poète, acteur, et membre du Parlement de la circonscription de Vijayawada (Andhra Pradesh).
Il écrivit en plusieurs langues (anglais, hindi et bengali) de la poésie, des chansons et des pièces de théâtre.
Son œuvre poétique comprend, entre autres, The Feast of Youth (1918), The Magic Tree (1922), Ancient Wings (1923), Blood of Stones (1944), Spring in Winter (1955), Virgin and Vineyards (1967). Parmi ses pièces de théâtre, Abu Hassan (1918), Five Plays (1937), Siddhartha, Man of Peace (1956) et les trois œuvres proposées ici, rééditées par Rupa & Co. en 2002. Il est aussi connu du public indien pour ses nombreux rôles, souvent comiques, dans des films. Il fut récipiendaire du Padma Bhushan (troisième plus haute distinction indienne) en 1973.
Références bibliographiques
- Songs of Experience, Norman Cutler, Indiana University Press, 1987
- The Illustrated Encyclopedia of Hinduism, John Lochtefeld, Rosen Publishing (New York), 2014
- Encyclopædia Britannica, Wendy Doniger, 2015
- The Concise Oxford Dictionary of World Religions, John Bowker, Oxford University Press, 2016
- Le nouveau dictionnaire de la civilisation indienne, Louis Frédéric, Dave Dewnarain, collection Bouquins, 2018
- Brill’s Encyclopedia of Hinduism Online, par exemple entrée Bhakti, Vasudha Narayanan, 2018
- Encyclopædia Universalis, Anne-Marie Esnoul, 2024
- Dictionnaire encyclopédique des littératures de l’Inde et de l’Asie du Sud, Classiques Garnier, 2025
Illustrations
Les portraits des trois dévots sont dus à l’artiste indien Raghuvir Mulgaonkar (1918-1976) qui a magnifiquement contribué à la pléthorique iconographie du panthéon indien.
Jyoti Garin
Notes
| 1 | Nānārthaśabdakośa de Medinīkāra : Jibanandavidyasagarabhattacharya (1897) ; ou Nānārthaśabdakoṣah by Medinīkāra, Calcutta, Kalikata Press, 2nd edition. |
| 2 | The Illustrated Encyclopedia of Hinduism, John Lochtefeld, Rosen Publishing (New York), 2014. |
| 3 | Bhagavadgītā [gītā] : « Chant du Seigneur », chant mystique du poème épique Mahābhārata où Dieu [Kṛṣṇa] enseigne son devoir libérateur [karmayoga] à l’homme [Arjuna]. |
| 4 | Voir par exemple : Philosophy and Theistic Mysticism of the Ālvārs, S. M. Srinivasa, Chari Motilal Banarsidass Publications, 1997. |
| 5 | Voir par exemple திருப்பாவை (Tiruppavai) de Andal sur ce site. |
| 6 |
Le mot dévot est préféré ici à celui de saint (ou sant), plus ambigu dans notre référentiel judéo-chrétien, ou alvar (qui ne concerne que les États du Sud de l’Inde). On les appelle au Maharashtra « bhagat », « bhakta » ou « sant ». Chaque personnage possède une page (en anglais) sur |
| 7 | Le rasa (रस) est l’expérience esthétique, le mode artistique évoquant une émotion propre à une œuvre littéraire, dramatique ou musicale. Voir par exemple l’article de Wikipédia |