Jayaraman Mahadevan
पतञ्जलि-चरितम्

La légende de Patañjali1 est racontée dans une œuvre poétique datée du xviie siècle. Son auteur, Rāmabhadra Dīkṣita, est originaire du Tamil Nadu. Voici l’original, publié en 1934. Cette version, libre de droit, est aussi téléchargeable.

Le texte présenté ici est un résumé de cette légende, adaptée par Jayaraman Mahadevan, directeur de recherche au Krishnamacharya Yoga Mandiram à Chennai . Sa traduction est l’œuvre commune de Danielle Sevrette, Annette Mouret et Sophie-Lucile Daloz.

Compte tenu de son rôle dans cette légende et de son importance architecturale, une page est dédiée au temple de Chidambaram, dans le Tamil Nadu.


1 Il s’agit de Patañjali le grammairien, situé au iie siècle avant notre ère. Ne pas confondre avec Patañjali, auteur des Yoga Sutra, probablement antérieur, que l’on retrouve dans la rubrique Yoga.

Huit parties, précédées d’une invocation, composent cette œuvre en prose :

योगेन चित्तस्य पदेन वाचां मलं शरीरस्य च वैद्यकेन।
योऽपाकरोत् तं प्रवरं मुनीनां पतञ्जलिं प्राञ्जलोरानतोऽस्मि॥
आबाहु पुरुषाकारं शङ्खचक्रासिधारिणम्।
सहस्रशिरसं श्वेतं प्रणमामि पतञ्जलिम्॥
Les mains jointes, je m’incline devant Patañjali, le plus noble des sages, lui qui,
par son ouvrage sur le yoga, éloigna les scories de l’esprit,
par son ouvrage sur la grammaire, celles de la parole
et par son ouvrage sur la médecine, celles du corps.
Je m’incline devant Patañjali,
celui dont le haut du corps a forme humaine,
qui brandit une conque, un disque et un sabre,
celui qui est couronné de mille têtes, Patañjali le radieux.
क्षीरसागरः 1. L’océan de lait
महालक्ष्म्याः, चन्द्रमसः, पीयूषस्य, कल्पवृक्षाणां च प्रसूतिं चकार य: क्षीरसागरः स च स्वच्छदुकूलसमप्रभः। मन्दरपर्वतं मन्थानं कृत्वा, वासुकिं च रज्जरूपेण आदाय मथनं कृत्वा किल क्षीरसागरस्य नवनीतस्थानीयाः लक्ष्म्यादय: प्राप्ताः। मन्दरपर्वतेन मथनवेलायां गाढं क्षुभितः अपि क्षीरसागर: अन्ततः अमृतद्रवमेव प्रादात्। तस्मिन् सागरे एव सहस्रफणावत: शेषस्य उपरि शयान: लक्ष्मीपति: श्रीमन्नारायण: भवति।

Paisible, étincelant comme une fine mousseline de soie, l’océan de lait donna naissance à la grande Lakshmi, à la lune, à l’ambroisie et à l’arbre-à-souhaits qui exauce tous les vœux.

En quête d’immortalité, exhortés par Vishnu, les dieux et les démons saisirent le mont Mandara en guise de bâton, Vāsuki, le roi serpent en guise de corde, et ils barattèrent l’océan. Du beurre ainsi obtenu naquirent d’abord Lakshmi et d’autres créatures merveilleuses. Puis, de l’océan de lait brassé avec force par le mont Mandara, émergea enfin, du cœur de ses remous, l’ambroisie, le nectar d’immortalité.

Couché sur cet océan, le grand Nārāyaṇa (Vishnu), protecteur de Lakshmi, reposait majestueusement sur Shesha, le serpent aux milliers d’anneaux.

नारायणस्य वपुषः गुरुवम् 2. Nārāyaṇa devient de plus en plus lourd
कदाचित् योगनिद्रायां निमग्नस्य विष्णोः वपुषः गरिमा प्रवृद्धः। अतश्च शेषेण तस्य शौरेः शरीरं वोढुं अशक्यम् अभूत्। मत्तगजेन संपीडितमृणालस्थितिमाप भोगीन्द्रः। द्विसहस्रं नेत्राणि तस्य सम्भ्रान्तानि। द्विसहस्रं जिह्वाश्च वायुम् अलिहन्। शेषः निजसहस्रमुखेभ्यः उग्रं फूत्कारं कुर्वन् लक्षितः विष्णुलोकवासिभिः सनत्कुमारादिभिः। ततोः भीतास्ते पलायनम् अकुर्वन्।

Un jour, alors que Vishnu était plongé dans une méditation profonde (yoga-nidrā), son corps devint de plus en plus pesant. Shesha n’arrivait plus à porter Shaura, l’héroïque (Vishnu). Tel une tige de lotus écrasée par un éléphant en rut, ses deux milliers d’yeux se mirent à tournoyer, ses deux milliers de langues à laper l’air. Émettant de violents sifflements par son millier de bouches, il attira l’attention des habitants du royaume de Vishnu, Sanatkumāra et les autres, ceux à la jeunesse éternelle. Pris d’effroi, tous s’enfuirent.

गरुडस्य वचांसि 3. Paroles de Garuda
सर्वे यदा अधावन् तदा बली गरुड एक एव शेषस्य अन्तिकम् आययौ। स च अभाषत “हे पन्नगेश। लोके तवेव प्रज्ञां, बलं धैर्यम् उदारतां च नान्यस्य पश्यामि। दुर्निरीक्ष्यः भवान् विशालाम् उर्वीम् शिरसा बिभर्ति। जगत्त्रयस्य पालकं त्वम् एव वहसि। रावणसूनुं शूरं मेघनादं पराजयत् यो लक्ष्मणः सः तवैव मूर्तिभेदः किल! कथम् उद्विग्नता इयमागता तव?” इति।

Seul le puissant Garuḍa s’approcha de Shesha et dit : « Ô maître des serpents, je ne vois personne dans le monde pour égaler ta connaissance, ta force, ton courage et ta noblesse. À toi seul, tu portes les trois mondes. N’est-ce pas toi qui jadis, incarné en Lakshmana le vaillant, vainquit Meghanāda le puissant, fils de Rāvaṇa, le démon à dix têtes ? Comment peux-tu être aujourd’hui ainsi submergé par la peur ? »

शेषः बभाषे 4. Réponse de Shesha
गरुडस्य वचनं निशम्य प्राप्तधैर्यः शेषः बभाषे। “मुरद्विषः इयं महती मूर्तिः पुरेव मया अद्य धर्तुं न शक्या। मम सत्त्वम् अनेन गृहीतं वा, तस्यैव वपुषः गरिमा विवृद्धः वा, इति न जाने” इत्येवं ब्रुवन्नेव यदा आसीत् पन्नगेन्द्रः तदैव हरेः शरीरभारेण चचाल। अन्तिके स्थितः गरुत्मान् मन्दरगौरवाभ्यां निजभुजाभ्यां तस्य आलम्बनम् अकरोत्। किं वा जातमिति भिया सागरसम्भवा लक्ष्मीः अपि निजकरेण निष्पीडयामास।

À ces mots, Shesha retrouva son calme et dit : « Il m’est impossible de supporter comme jadis le grand corps de Vishnu, l’ennemi du démon Mura, car il est devenu trop lourd. Je ne comprends pas : soit ma force a été absorbée par son poids, soit son poids a beaucoup augmenté ! » Pendant que le roi des serpents Pannagendra (Shesha) parlait, son corps, sous le poids de Hari (Vishnu), celui qui enlève les péchés, se mit à tressaillir. Garuḍa, qui était à ses côtés, le retint aussitôt à l’aide de ses deux bras, aussi puissants que le mont Mandara. Que se passait-il donc ? Prise de peur, Lakshmi, née de l’océan, pressa ses mains l’une contre l’autre.

अपगतं वपुषः गुरुवम् 5. Le corps de Nārāyaṇa redevenu léger
तदानीं विकसत्पद्मदलमिव शोभजं प्रमोदबाष्पाकुलपक्ष्मयुक्तम् अक्ष्णोः युगं रोमाञ्चितमूर्तिः मुरारिः मन्दम् उन्मीलयामास। अहिपतिरपि ततः परं लघूभवन्तीं लक्ष्मीपतेः मूर्तिं वोढुं शशाक। लक्ष्मीरपि मुदमवाप। विष्णुरथः गरुडः अपि स्वस्थाने अतिष्ठत्।

Alors Murāri, l’ennemi du démon Mura (Vishnu), en extase, ouvrit lentement ses yeux semblables aux pétales de lotus, inondés de larmes de bonheur. Son corps frémit de ravissement. Le poids du protecteur de la déesse Lakshmi (Vishnu) redevint léger et le protecteur des serpents Ahipati (Shesha) put de nouveau le soutenir. Lakshmi fut aussi comblée de bonheur et Garuḍa, la monture de Vishnu, se retira.

शेषस्य प्रश्नः 6. Question de Shesha
पवनाशनेन्द्रः परमं पुमांसं भवत्या प्रणम्य तनुभारहेतुं प्रष्टुम् इच्छुकः सन् विद्वित्प्रियान् व्याकरणानुशिष्टान् शब्दान् प्रायुङ्त। “यदि मयि प्रसादः वर्तते, यद्यहं च श्रोतुं योग्यः तर्हि हे जगन्नाथ! अभूतपूर्वं यत् तव वपुषो गुरूत्वं सञ्जातं तद्विषये कृपया वद।”

Pavanashanendra, le roi qui se nourrit d’air (Shesha), désirant ardemment comprendre pourquoi le corps de son maître s’était soudain alourdi se prosterna avec dévotion devant l’Être Suprême et emprunta ces mots aux grands savants avertis : « Si l’état de grâce m’est accordé et si je suis digne de t’écouter, alors ô Maître de l’univers Jagannātha (Vishnu), de grâce, explique-moi pourquoi ton corps est devenu si pesant. »

भगवान्नारायणः उवाच 7. Réponse du Seigneur Nārāyaṇa
भुजगेशस्य वचनमिदमाकर्ण्य स्मितवदनः मुकुन्दः एवं बभाषे — “फणीन्द्र। दृशां सहस्रे उद्घाट्य आश्चर्यमिदं शृणु। यदाहं निश्वासं निरुध्य, धारणया चित्तं स्थिरीकृत्य योगमवाप, तदा मायानैपथ्यमपनीतं, परेशस्य शिवस्य नृत्तं च मया अदृश्यत। तत्र नृत्तं वितन्वतः शिवस्य केशपाशाः अभ्रनदीतरङ्गमिवासन्। भुजयोः भुजङ्गहारः, कटौ धृतं करिचर्मापि अशोभेताम्। इदं च नृत्तं मया अनल्पकल्पद्रुमपुष्पवर्षे चिदम्बरे हेमसभान्तराले अदर्शि। मुनयः, देवाः, सिद्धाः किन्नराश्च अस्तुवन् परेशस्य नृत्तम्। यावत् मया इदं नृत्तं दृष्टं तावत् वपुषः गौरवं त्वया अन्वभावि।”

À ces paroles, Mukunda le libérateur (Vishnu), répondit en souriant : « Ô roi des serpents, Phaṇindra (Shesha) ! Ouvre grand tes milliers d’yeux et écoute ce prodige : après avoir pleinement maîtrisé mon souffle, stabilisé ma conscience et acquis la discipline nécessaire, le voile de l’illusion s’est écarté et Shiva, le seigneur primordial, m’est apparu dansant. Ses boucles de cheveux ondulaient telles les nuées d’une rivière, ses bras étaient ornés d’une guirlande de serpents et sa taille entourée d’une peau d’éléphant. Je vis cette danse sous une pluie de fleurs de l’arbre-à-souhaits (kalpa-druma) dans la salle dorée du temple de Chidambaram. Les sages (muni), les êtres réalisés (siddha), les dieux, les êtres fabuleux, la troupe céleste des kinnara glorifiaient la danse du seigneur primordial. C’est en contemplant cette danse que mon corps est devenu un fardeau pour toi.

शेषस्य प्रार्थना 8. Prière de Shesha
इत्थं कथयतः हरेः वचनं शृण्वतः शेषस्य नेत्राभ्याम् अश्रुकणाः गलितवन्तः। शरीरे तस्य रोमाञ्चः जातः। शेष उवाच — “श्रीश! तवोक्तिश्रवणेन एव ताण्डवनृत्यं मया दृष्टमिव अनुभवो मे जातः। तथापि ऐशं नृत्यं पश्येयमिति बलवती इच्छा मयि जाता। अतः तदर्थं याचे तवानुमतिम्।” एवं याचमानाय भुजङ्गराजाय पुनः विस्मयमाददानः नारायणः कथामेकां मधुमधुरया गिरा जगाद।

À ces mots, des larmes inondèrent les yeux de Shesha, un frémissement traversa son corps et il s’écria : « Maître ! La simple écoute de tes paroles me donne l’impression d’avoir assisté en personne à la danse cosmique de Shiva (ānanda-tāṇḍava). Toutefois, une envie irrésistible me saisit de contempler de mes propres yeux cette danse divine.

Avec une voix d’une grande douceur, Nārāyaṇa (Vishnu), en réponse au roi des serpents Bhujaṅga-rāja (Shesha) qui, subjugué, le suppliait ainsi, raconta alors cette histoire merveilleuse.

पाणिनिचरितम् 9. Légende de Panini
“पणीति कश्चित् मुनिरासीत्। सः पाणिनं कुमारम् आप। तस्यापि सुतः पाणिन एव। अयं सुतः पाणिनः दाक्षीम् ऊढवान्”। तस्यासीत् सूनुः पाणिनिनामा। पाणिनिः तपस्तेपे शिवम् आराधयितुम्। तपसा उग्रेण प्रीतमनाः परमशिवः आविर्भूय डमरुं नव पञ्च वारम् अघोषयत्। ते डमरुप्रणादाः शब्दावलेः व्याकरणं चिकीर्षोः पाणिनेः चतुर्दश शास्त्रादिसूत्राण्यासन्। तानि महेश्वरादागतानि सूत्राणि माहेश्वरसूत्राणि इति प्रथितान्यभवन्। एतेषां सूत्राणामाधारेण पाणिनिः अष्टाध्यायीग्रन्थं प्रणिनाय। मुनिः कात्यायनः अपि कर्कशतपसा ईश्वरं प्रसाद्य सूत्रेषु पदार्थबोधप्रवर्तकं वार्त्तिकम् आबबन्ध। सवार्तिकैः सूत्रैः संस्कृत्य साधुतया प्रयुक्तानि पदानि त्रिदिवसोपानान्यभवन् जनानाम्।

Autrefois vivait un sage nommé Pani. Il eut un fils nommé Pāṇina et celui-ci, époux de Dakshi, eut un fils du même nom : Pāṇina. Ce dernier engendra à son tour un fils qu’il nomma Pāṇini. Afin de gagner les faveurs de Shiva, Pāṇini pratiqua l’ascèse. Touché par cette profonde dévotion, Shiva, le seigneur primordial, se manifesta en faisant retentir quatorze fois le tambour (ḍamaru). Ces sons s’incarnèrent en langage et formèrent les quatorze premiers aphorismes du traité de Pāṇini. Transmis par le grand Seigneur (Maheshvara-Shiva), ils devinrent célèbres sous le nom de Maheshvara-sutrāṇi. Développant ces premiers aphorismes, Pāṇini composa un traité de huit chapitres nommé Ashtādhyāyī.

Plus tard, le sage Kātyāyana, lui aussi fervent dévot d’Ishvara (Shiva), put à son tour composer une glose sur cette grammaire.

On dit que ceux qui étudient avec constance et ardeur les règles de ces deux textes et qui en maîtrisent l’emploi des mots gravissent le chemin qui mène au royaume des trois divinités.

शापः 10. La malédiction
स सूत्रकारः निजस्य सूत्रप्रबन्धस्योपरि कात्यायनेन वार्तिकानि प्रणीतानीति श्रुत्वा भृशम् अकुप्यत्। कालः धीरेऽपि मोहं करोति किल! प्रकम्पितोष्ठः, परित्वर्तिताक्षः, पदाहतिकम्पितभूमिभागः पाणिनिः कात्यायनस्य आश्रमं जगाम। निजाश्रमम् उद्दिश्य आगच्छन्तं पाणिनिं स्वागतीकर्तुं सपाद्यपात्रः कात्यायनः सिद्धः अभूत्। तावता वेगेन आगतः पाणिनिः तं शशाप। “वृषध्वजानुग्रहभाजनस्य मम प्रभावम् अविज्ञाय मदीयसूत्रेषु वार्तिकरचनरूपेण उक्तनुक्तदुरुक्तचिन्तां वृथा अकार्षीः, अतः तव तनुः पतेदेव” इति शापवाक्यम् उदचारयत् पाणिनिः। कात्यायनोऽपि एतदाकर्णय विवृद्धमन्युः तूर्णं तं प्रति शशाप — “इमानि वार्तिकान्यपि भगवत्प्रसादादेव आविर्भूतानि इति अजानन् भवान् अशपत्, अतः तवापि मूर्धा विशीर्येत” इति।

Lorsque le créateur de ces aphorismes, Pāṇini, apprit que des commentaires sur son œuvre avaient été composés par Kātyāyana, une vive colère l’envahit. Avec le temps, même le plus patient des hommes peut succomber à l’attachement. Alors, les lèvres tremblantes, roulant des yeux, frappant le sol des pieds, Pāṇini se rendit à l’ermitage (āshrama) de Kātyāyana.

Le voyant approcher, le sage Kātyāyana se présenta aussitôt avec de l’eau pour lui laver les pieds et lui souhaiter la bienvenue mais, à peine arrivé, Pāṇini proféra cette malédiction : « Toi qui ignores la connaissance que j’ai reçue du Seigneur à l’emblème de taureau (Shiva) pour l’ensemble de mon traité de grammaire, comment oses-tu critiquer ce qui est dit, non dit, ou encore, mal dit ? Que ton corps s’effondre ! » Telle fut l’imprécation de Pāṇini.

Kātyāyana fut alors saisi d’une vive colère et jeta à son tour l’anathème suivant : « Ignores-tu donc que, moi aussi, je suis le truchement du Seigneur ? Et pourtant tu m’as maudit. Que ton crâne alors se brise ! »

शेषस्य अवतारः 11. Incarnation de Shesha
एकस्यां त्रयोदश्यां तिथौ इमौ मुनी शापविसृष्टदेहौ सन्तौ पशूनां पत्युः पदम् आश्रयेताम्। अद्भुतबोधभाजोः आचार्योः अनयोः परलोकयात्राम् आलोचयन्तः ततः प्रभृति महान्तः वैयाकरणाः तस्यां तिथौ शास्त्रं न प्रसजन्ति। ततः परं व्याघ्रभूतिः श्वोभूतिश्च सूत्रवार्तिकानां विवरणं चक्रतुः। “हे भोगीन्द्र! अशेषविद्वज्जनदुर्ग्रहाणां सवार्तिकानां सूत्राणां महदेकं भाष्यं त्वया रचनीयमिति भक्तरक्षी नीलकण्ठः तव नियोगं करिष्यति। यदा तस्य अनुज्ञा प्राप्यते तदा भुवमवतीर्य चन्द्रमौलेः नेत्रोत्सवं नृत्तं चिदम्बरक्षेत्रे द्रक्ष्यसि।” एवं मुरहरस्य वचनात् मुदमवाप फणीन्द्रः। दीर्घकालात् परं त्रिपुरहरस्य हरस्य नियोगं संप्राप्य अंशतः भूलोके अवतारं कर्तुं सज्जः अभवत् शेषः।

Le treizième jour d’une demi-lunaison, ces deux sages (muni) aux corps maudits quittèrent le monde et rejoignirent Pashupati, le maître des âmes (Shiva). C’est la raison pour laquelle, le treizième jour de demi-lunaison, en souvenir de l’ultime voyage vers la lumière de ces deux maîtres, les éminents grammairiens ne s’adonnent plus jamais aux débats critiques sur ces traités.

Bien plus tard, deux autres sages, Vyāghrabhūti et Shvobhūti, abordèrent cette œuvre. Mais c’est en vain qu’ils tentèrent de commenter les deux traités.

Une fois cette parabole terminée, Vishnu reprit : « Ô Bhogindra (Shesha), seigneur aux multiples anneaux, tu vas créer pour moi un traité de grammaire accessible à tous. Nīlakaṇṭha, le dieu à la gorge bleue (Shiva), protecteur des dévots, t’en donnera l’ordre. Tu t’incarneras à Chidambaram, et tu verras de tes propres yeux émerveillés la danse cosmique de Chandramauli, celui qui porte la lune en diadème (Shiva). À ces paroles de Murahari (Vishnu), l’ennemi du démon Mura, Phanindra, le roi des serpents (Shesha) fut comblé de bonheur.

Une longue période s’écoula ensuite, puis un jour Shesha reçut enfin l’ordre tant attendu de la bouche même de Tripura-hara, le destructeur de la triple cité construite dans les nuages (Shiva). Il se sentait prêt à s’incarner dans le monde terrestre.

अपहतवैरं वनम् 12. Une forêt sans animosité
भूतले जननोचितम् आर्षं वंशम् ईक्षितुं वनमेकम् अदृश्यः सन् अनन्तः अविक्षत्। तस्मिन् वने जन्तवः परस्परं विस्मृतवैराः आसन्। गजराजः केसरिदष्ट्रां व्याचकर्ष। मयूराः अतपभीतान् पन्नगान् निजगरुता पालयन्ति स्म। द्वीपिनी रसनया परिलिह्य गोवत्साय स्तन्यमर्पयति स्म। अरण्यबिडाली मूषिकार्भकं हिमभीतं रक्षितुं, तं निजमुखेन गृहीत्वा अगस्य मूलकोटरं नयति स्म। कृष्णमृगाः यागानुष्ठानाय दर्भान् समर्पितवन्तः। हस्ती च पुष्करात् जलमाहृत्य अनुष्टानाय प्रयच्छति स्म।

C’est invisible qu’Ananta (Shesha), le serpent éternel, entra dans une forêt à la recherche d’une mère digne de donner naissance à une filiation de sages visionnaires (rishis). Dans cette forêt, les créatures avaient oublié toute animosité. Le roi des éléphants et le lion aux dents acérées jouaient ensemble. Les paons protégeaient de leur plumage les serpents qui redoutaient la chaleur torride. La panthère, tout en léchant la génisse, lui offrait sa mamelle. Le chat sauvage prenait dans sa gueule le souriceau effrayé par la neige, et, pour le protéger, le déposait au creux de la racine d’un arbre. Les antilopes noires rassemblaient les gerbes de kusha pour servir d’offrande, et l’éléphant, du bout de sa trompe, apportait l’eau nécessaire à l’accomplissement des rites.

गोणिका 13. Goṇikā
एतादृशे वने गोणिका इति मुनिकन्या शेषेण ददृशे। गुणीसिन्धुः सा पुत्रनिमित्तं दरुणेन तपसा दिवसानि यापयति स्म। परिशुद्धे तापसकुले जातां तां समीक्ष्य, इयमेव मम माता इति मनसा अन्ततः निरनैषीत्। सहस्रकरवते अर्घ्यं दातुं पूतम् अम्भः अञ्जलिपुटे विनिधाय, नयने निमील्य भगवन्तं भास्करं गोणिका हृदि ध्यातवती। ‘प्राज्ञं सुतमर्पय मे’ इति अन्तःप्रार्थयन्ती स्थितवती सा। तदा अर्कस्य अनुमतिं प्राप्य तस्याः अञ्जलिगर्भे पन्नगेशः शेषः प्राविशत्।

C’est dans cette forêt paisible que Shesha vit une femme nommée Gonikā, fille d’un sage. Océan de vertus, désireuse d’avoir un fils, elle consacrait ses journées à une ascèse sévère. En l’observant, Shesha se dit que cette femme, issue d’une lignée d’ascètes des plus pures, serait sa mère. Mille fois Gonikā, tenant dans le creux de ses mains de l’eau purifiée, les avaient levées vers le ciel en guise d’offrande. Les yeux fermés, elle méditait dans son cœur qu’elle tournait vers le lumineux dieu du Soleil, Bhāskara. « Donne-moi un fils plein de sagesse ! » priait-elle en silence, demeurant immobile. Voici comment un jour, rendant grâce au Soleil (Arka), apparut le serpent Shesha dans ses mains jointes en forme de matrice.

जातः पतज्जलि 14. La naissance de Patañjali
यदा च गोणिका अञ्जलिगतं जलम् उत्क्षेप्तुम् उद्यता तदा अञ्जलितः शेषः तापसाकृतिः भूमौ पपात। पुरतः नवार्कमिव स्थितं तापसं शेषं गोणिका ददर्श। शरीरं भस्मावगुण्ठितमासित्। जटाभरं, मृगाजिनं च बिभर्ति स्म अनन्तस्य पार्थिवमूर्तिः। स्फटिकमालां, रुद्राक्षमालां च स धरति स्म। ‘पावकतेजाःपुत्र एष मम पुण्यविपाकात्’ इति मुदिता सा तस्यान्तिकमुपेत्य मूर्ध्नि अजिघ्रत् मुनिकुमारवेषं शेषम्। सोऽपि पुत्रलाभसुखानाम्नि समुद्रे मज्जन्तीं जननीं प्रणनाम। अभिवदितुं प्रणतस्य तस्य कर्णे त्वं पतञ्जलिः इति नामाकरोत् सा। ‘अञ्जलितः पतन्न’भवत् इत्यतः इदं नाम इति कथयन्ती तस्य अभिवादनं स्व्यकरोत्। प्रणम्योत्थितः पतञ्जलिः — “चिन्तितः त्वदुपकण्ठम्म् उपेयाम्” इत्युदीर्य तपसे चलितः।

Après que Gonikā eut lancé l’eau vers le ciel, Shesha apparut au creux de ses mains dont il tomba aussitôt, puis se releva devant elle sous l’apparence humaine d’un jeune ascète, les mains jointes, rayonnant comme le soleil levant. Son corps était couvert de cendres. Coiffé d’un chignon tressé, vêtu d’une peau d’antilope noire, il portait un collier de cristal de roche (sphatika) et un chapelet de perles rudra. Il avait l’aspect terrestre d’Ananta, le serpent éternel (Shesha). Elle rendit grâce : « Voilà mon fils, Feu purificateur, reçu en récompense ». S’approchant de lui, elle huma sa tête et, submergée de bonheur, se pencha à l’oreille de celui qui était tombé au creux de ses mains et lui donna le nom : Patañjali. À ce signe de reconnaissance maternelle, Shesha se prosterna devant elle, se leva et déclara : « Je porterai le nom que tu as prononcé ». Puis il partit dans la forêt mener une vie d’ascèse.

पतञ्जलेः तपः 15. L’ascèse de Patañjali
दक्षिणोदधितटे प्रशान्ते कस्मिंश्चन स्थाने चन्द्रचूडमुद्दिश्य दारुणे तपसि स तस्थौ। चरणाङ्गुलिमेकामेव भुवि निधाय स्थित आसीत् सः। स्वं भुजं च ऊर्ध्वमुत्क्षिप्य ऊर्ध्वमुत्क्षिप्य सूर्यमेव ईशमाणःपञ्च भिरग्निभिः वेष्टितः सन् तपोनुष्ठाननिरतः अभवत् पतञ्जलिः। तपः परैः भक्षयितव्यानि कन्दमूलपर्ण्यान्यपि अपास्य वायुमेवाभ्यवहरन् कठोरं तपः चचार सः। प्राणरोधेन कुण्डलिन्याः शक्तेः उद्धोधनेऽपि सः अनायासेन क्षमः अभवत्। ‘तत् तपः दलयत’ इति अमरवारजताङ्गीः प्रैरयन्।

Dans le Sud, au bord de l’océan, l’esprit concentré sur Chandra-Chuda, le dieu qui porte la lune en diadème (Shiva), Patañjali s’adonnait à une ascèse d’une rigueur impressionnante. Debout immobile, le pied posé sur un seul orteil, un bras levé, le regard tourné vers le soleil, il était entouré des cinq feux rituels. Son austérité était extrême. Renonçant jusqu’aux racines, feuilles et bulbes, il ne se nourrissait que de vent. Aussi, par la rétention de son souffle put-il aisément contrôler la force réveillée de la Kundalini lovée. Cette ascèse du fils de Gonikā révélait la pureté de sa lignée de grands sages. Inquiet de cette force extraordinaire, Indra, l’élu des immortels, appela les nymphes célestes et leur dit : « Allez rompre cette ascèse ! »

विकारहेतौ अविक्रियः 16. L’ascèse inaltérée
सुभ्रुवस्ताः तत्राविर्भूय तस्य पुरस्तात् ननृतुः। काश्चन तासु वीणावाद्यानेकानि अवादयन्। पुनः काश्चित् धृतानेकविधाभरणाः तस्य पुरस्तात् क्रीडितवत्यः। धृष्टाः अन्याः काश्चन तस्य स्पर्शनमालिङ्गनमप्यकार्षुः। परन्तु एताभिः क्रियाभिः पतञ्जलिः किञ्चिदपि न चचाल। तासां देवाङ्गनानां सर्वेऽपि प्रयत्नाः विफलाः अजनिषत। इतोऽधिकं तस्य वित्तालने यत्नः क्रियेत चेत् शपेदस्मान् इति भिया ताः ततः अपचक्रमतुः।

Ainsi des jeunes femmes aux beaux sourcils se présentèrent devant Patañjali et se mirent à danser. Les unes jouaient de la vina et d’autres, de toutes sortes d’instruments de musique. Certaines, parées d’une multitude de somptueux bijoux, jouaient de leurs grâces. D’autres encore, les plus audacieuses, cherchant à le toucher, l’enlaçaient. Mais en dépit de ce badinage, Patañjali restait impassible. Toutes les tentatives de ces femmes aux corps divins furent vaines. Constatant l’échec de leurs tentatives de séduction et dans la crainte d’une malédiction si elles persévéraient, elles s’enfuirent effrayées.

शिवस्य प्रादुर्भावः 17. Épiphanie de Shiva
स्वर्लोकस्थाः शतमखप्रभृतयः अपि पतञ्जलेः तपोजिष्ठां वीक्ष्य हर्षमवाप्य पुष्पवर्षमकार्षुः तस्योपरि। अतिदुष्करं पतञ्जलेः तपः वीक्ष्य तरुणेन्दुशेखरः परमशिवः अपि कैलासगौरं वृषमारुह्य तदुचितं वरं प्रदातुं तत्समक्षमाविरभूत्।

Transportés de joie devant la force d’ascèse de Patañjali, les habitants du ciel firent tomber sur lui une pluie de fleurs. Du Mont Kailāsa, le suprême Shiva, orné du jeune croissant de lune, témoin lui aussi de la pureté de son ascèse, chevauchant le taureau blanc, se manifesta aux yeux de Patañjali afin de lui accorder sa juste bénédiction.

पतञ्जलेः शिवस्तुतिः 18. Louanges de Patañjali à Shiva

शैलकन्यया सहितं चन्द्रशेखरं पुरतः वीक्ष्य रभसात् आसनात् उदतिष्ठत् अनमच्च पतञ्जलिः। परेशस्य उपागमेन हर्षविस्मयाभ्यां सः स्तिमितः जातः, तथापि भक्तियन्त्रितः सः भुवि दण्डवत् प्रणिपातं चकार। प्रणिपत्य समुत्थितः मूर्ध्नि कृताञ्जलिः पतञ्जलिः बहुधा ईश्वरम् अस्तौत्।

“एवमेवाद्वयं सच्चित्सुखलक्षं शिवस्वरूपं त्वं, तथापि विधिविष्णुहराः इति मूर्तिभेदमात्रमिदम्। इन्दुभूषणम् अतिसुन्दरं त्वद्वपुः हदये मे सदास्तु। पितृकानननर्तकश्चेदपि तव गुणाः पावनाः एव। तव अरुणेन पदाम्बुजेन मम मनः शुचिं करोतु। भासितोद्धूलितं, भुजगाभरणं तव भुञ्जान्तरमहं भजे। कालकण्ठः! कलिमोचन! नमस्ते नमस्ते।”

À la vue de Chandra-Shekhara, le dieu qui porte la lune en diadème (Shiva), accompagné de son épouse Pārvati, la fille des montagnes, Patañjali se tourna prestement vers eux et rendit hommage au couple divin. Heureux et émerveillé par l’arrivée du seigneur suprême Paresha (Shiva), Patañjali s’immobilisa un instant puis, poussé par un élan de dévotion, se prosterna face contre terre. Il se redressa ensuite, joignit ses mains au-dessus de la tête et chanta la gloire du seigneur de mille manières.

« Ô toi, Shiva le bienfaisant, tu es Un (a-dvayam), tu as des dons exceptionnels ! Tu te manifestes à ton gré sous les traits de Brahmā, Vishnu ou Shiva. Que ton incommensurable beauté, parée du joyau de la lune, reste à jamais gravée dans mon cœur ! Tu restes immaculé, même quand tu danses dans les forêts des mânes, et par ton pied teinté de rouge, semblable au lotus, tu purifies mon esprit ! Que le serpent recouvert de cendres que tu portes en guise de bracelet reçoive aussi mes plus fervents hommages ! Ô toi, à la gorge sombre (kāla-kantha), ô sauveur de l’époque sombre (kali), je m’incline devant toi ! »

वरद्वयं 19. La bénédiction de Shiva
पतञ्जलेः स्तुत्या प्रीतः परमेश्वरः — “शेष! तव तपसा तोषितः अहं वरं तवाभीष्टं वितरीतुमिह आगतः अस्मि। अचिरेण वृणीष्व। तव सन्ति अनेकानि कार्याणि भुवि” इत्याह। ईशस्य वचः श्रुत्वा निजं चरितम् आदितः स्मरन् प्रथमं पदवार्तिकभाष्यनिर्मितौ पाटवम् अभ्याचत पतञ्जलिः। अध जगत्त्रयप्रभोः नटनावलोकयोग्यतामपि पप्रच्छ मुनिः। मृडोऽपि तथास्त्विति वरयुगलं प्रादात्। पुनश्चाब्रवीत् — “अयि वत्स। काननाध्वना चिदम्बराभिधं नगरं व्रज, यत्राहं त्वदर्थं ताण्डवं नृत्यं करिष्यामि” इति। एवमुक्त्वा परमेश्वरे तिरोहिते सति पतञ्जलिः चिदम्बरं प्रति प्रातिष्ठत।

Le dieu suprême Parameshvara (Shiva), ému par ces louanges, lui répondit : « Shesha, comblé par ton ascèse, je suis venu ici pour exaucer ta prière. Agis sans tarder. Plusieurs missions t’attendent. » À ces mots, se rappelant l’origine de sa naissance, Bhogindra (Shesha), le roi des serpents, exprima aussitôt le souhait de rédiger une œuvre fondée sur le traité de grammaire de Pāṇini et son commentaire rédigé par Kātyāyana. Le sage Patañjali ajouta alors : « Accorde-moi aussi la grâce de voir la danse du Maître des trois mondes (Shiva) ! » « Réjouis-toi, répondit Shiva, ta double requête sera exaucée. Mon enfant, traverse les forêts, marche jusqu’à la ville nommée Chidambaram. Là, pour toi, j’exécuterai la danse cosmique (tāṇḍava) ! » Le Seigneur suprême disparut à ces mots et Patañjali se mit en route pour Chidambaram.

चिदम्बरयात्रा 20. Le voyage à Chidambaram
वनाद्वनान्तरं प्रविश्य, आश्रमाच्चाश्रमान्तरं व्रजन् सः यात्रां चकार। पथि पुष्पसञ्चयैः वनद्रुमाः तमपूजयत्। चटुलाक्षाः कुरङ्गशावकाः अस्मदीयोऽयमिति मत्वा प्रीत्या तमन्वधावन्। मधुरध्वनयः पिकाश्च तमनन्दयन्। एवं गच्छता तेन चिदम्बरं पुरं दृष्टम्। तच्च नगरं शिवगणैः वृतमासीत्। शिवताण्डवस्य पूर्वसज्जार्थं तत्र आगतास्तेस्युरिति मुनिः अचिन्तयत्। तेषु केचन शिवार्चनार्थं कुसुमाहरणोद्यताः आसन्। अन्ये केचन सर्पबिलेषु हस्तं प्रसार्य आशुतोषस्य परितोषाय नूतनं नागाभरणं सङ्गृह्णन्तः आसन्। केचन बिल्वपत्रसङ्गहरताः, अपरे च केचन करकलितरुद्राक्षमालाः शिवध्यानपरा लक्षिताः।

Quittant une forêt pour en traverser une autre, allant de refuge en refuge, Shesha accomplit ce voyage. Tout au long du chemin, les grands arbres l’arrosaient d’une pluie de fleurs en signe d’hommage. L’accueillant comme l’un des leurs, les petits des antilopes aux grands yeux innocents lui couraient après, pleins de tendresse. Les doux chants des coucous rythmaient son pas. Cheminant ainsi, il arriva dans la ville de Chidambaram.

Cette ville était remplie d’une foule de fidèles de Shiva. Le sage Patañjali se dit alors que tous étaient venus assister aux préparatifs de la danse cosmique (tāṇḍava). Certains attendaient les mains chargées de fleurs. D’autres, après avoir plongé le bras vers la terre, s’étaient saisis de serpents qu’ils offriraient au seigneur Āshutosha (Shiva) en guise de bracelets. D’autres encore tenaient des feuilles sacrées de bilva, et enfin, certains dévots de Shiva, plongés dans une méditation profonde, portaient des chapelets de rudras.

व्याघ्रपादः 21. Vyāghrapāda, le sage aux pattes de tigre
अन्येऽपि जनाः नाट्यं नटेशस्य चिदम्बरे भविष्यति इति विज्ञाय तदभिमुखमागच्छन्तः आसन्। यदा नगरं प्रविष्टं पतञ्जलिना तस्य सभाजनार्थम् अर्घ्यपाद्यादिभिः सह शिवभक्तशिरोमणिः व्याघ्रपादमुनिः सिद्धः आसीत्। तस्य सपर्यां स्वीकृत्य पतञ्जलिः तेन सह गाढं सख्यमपि प्राप्तवान्। एतौ मुनी कनकसभां प्रति जग्मतुः यत्र शिवस्य नटनं भविष्यति।

Ayant appris que Shiva en personne allait danser à Chidambaram, une foule immense se pressa vers la cité. Là, le grand dévot de Shiva, le sage érudit (shiromani) Vyāghrapāda attendait tout spécialement Patañjali. Sensible à cette marque d’attention, celui-ci se prit d’une profonde amitié pour lui. Ensemble, les deux sages se dirigèrent alors vers le théâtre à la coupole dorée (kanaka-sabhā) sous laquelle danserait Shiva.

हेमसभा, सभासदश्च 22. Le théâtre de la danse et l’assistance
गिरिशस्य ताण्डवाय वासवादिभिः चोदितः विश्वकर्मा हाटकमर्यी सभामेकां निर्ममे भुवि चिदम्बरक्षेत्रे। तत्र विद्यमानाः काञ्चनस्तम्भाः मेरुपर्वत इवोन्नता आसन्। सुन्दरस्वर्णरञ्जिततोरणैः सा सभा अलङ्कृता आसीत्। मणिमय्यः देवताप्रतिमाः तत्र निर्मिता आसन्। सभायाः भूमौ अनेकविधानि विचित्राणि प्राणिनां मनुष्याणां च चित्राणि लिखितान्यासन्। एतादृशीं हर्था सभामविशत् पतञ्जलिः व्याघ्रपपदेन मुनिना सह। जङ्गमः तपस्समुच्चयः इव, शिवभक्तेः मूर्तरूपमिव ऋषिगणः अपि सभां प्राविशत्। पूर्वमेव नगरमागताः शिवगणा अपि भुवि मनुष्यान् स्वघोररूपेण भाययन्तः इतः ततः सञ्चरन्तः अन्ते सभा प्राविशुः। पार्श्ववर्तिभ्यः ग्रामेभ्यः नगरेभ्यश्च असङ्ख्या मनुष्या अपि ईशनटनदिदृक्षया तत्र आजग्मुः।

Vishvakarman, l’architecte de l’univers, avait construit sur la terre à l’injonction des dieux une cour surmontée d’une coupole dorée destinée à la danse du Seigneur des montagnes, Girisha (Shiva). S’y dressaient des colonnes d’or, rehaussées de belles couleurs, aussi hautes que le mont Meru. Des statues de divinités étaient couvertes de pierres précieuses. Sur le sol étaient dessinés de magnifiques motifs de toutes sortes de créatures.

Accompagné du sage Vyāghrapāda, Patañjali pénétra dans cette cour somptueuse. Un groupe de prêtres shivaïtes (jangamas), d’ascètes, de fidèles du Seigneur Shiva et de sages (rishis) y entrèrent également. Descendus sur terre et arrivés plus tôt dans la ville, couraient çà et là les serviteurs de Shiva (ganas) aux formes horribles et abominables. Tous entrèrent dans la cour. Enfin, une foule innombrable d’habitants venus des villes et des villages proches de Chidambaram se bouscula pour assister à la danse du Seigneur.

देवा अपि दर्शनोत्सुकाः 23. Les dieux aussi sont impatients de le voir
भूतनाथनटनं द्रष्टुमिच्छुकानां भूतले अवतरतां दिवौकसां दर्शनाय मनुजाः उत्सुकाः अभवन्। मेषवरवाह चतुश्शृङ्गः, उज्ज्वलशिखः, बाहुसप्तकः त्रिपात्, हुताशनः प्रथमम् आययौ। महासिभासितं, महिषवाहनं पाशहस्तं उदग्रदंष्ट्रम् अन्तकमम्बरे नरा ददृशिरे। मकरवाहनं वरुणं निरीक्ष्य नराः तत्त्रसुः। पुष्पकविमाने, गदोज्ज्वलभुजः, किन्नराधिपः स्वर्गाभरणसुशोभितः कुबेरः आगच्छत्। पृषतम् अधिरुह्य पांसुकेतनः यः आगतः तं दृष्ट्वा अयं लङ्कापुरीदाहकस्य कपेः जनकः इति अवगतवन्तःमनुष्याः। देवेशः इन्द्रः ऐरावतं समारुह्य देवलोकस्त्रीगणहस्तगतच्चत्रचामरैः परिसेवितः समागतः।

Cette assemblée de mortels observait avec curiosité une multitude de dieux descendre sur terre, avides de voir la danse du Seigneur de la Création Bhuta-nātha (Shiva). Hutāshana, le dieu du Feu qui consume l’oblation, arriva le premier sur son bélier fabuleux aux quatre cornes, à la touffe enflammée, aux sept bras et à trois pattes. Les hommes virent descendre du ciel Antaka, la mort personnifiée, aux deux dents acérées, brandissant une grande épée fulgurante, chevauchant un buffle, un lacet à la main. Ils tremblèrent d’épouvante à l’apparition de Varuna, gardien de l’ordre céleste, sur sa monture de crocodile (makara). Kubera, le chef des génies kinnaras, paré d’ornements d’or, une massue à la main, arriva sur son char fleuri Pushpaka. À la vue d’un être chevauchant une antilope au fanion moucheté, les hommes reconnurent Vāyu, le dieu du vent, père du singe Hanuman, celui qui jadis avait brûlé la cité de Lanka. Indra, le roi des dieux, arriva enfin sur son grand éléphant blanc Airāvata, accompagné de nymphes célestes qui le protégeaient à l’aide d’éventails et d’ombrelles.

नटनायकस्य आगमनम् 24. L’arrivée du maître de la danse
ततः परं शूलपाणिः, वृषवाहनः, चन्द्रशेखरः हरः प्रादुरास उमया सह। निजतातस्य नर्तनं द्रष्टुं षण्मुखः गणेशश्चापि तत्रोपस्थितौ आस्ताम्। हेमसभाभिमुखं यदा शिवः गच्छति स्म तदा शङ्खदुन्दुभिमद्दलमृदङ्गःध्वनयः तत्र उत्पादिता येन उत्सवस्य वातावरणं निर्मितभूतम्। शिवगणैः वृतः, देवैरावृतः, पार्वत्या गणेशेन, षण्मुखेन च सह चिदम्बरस्य हेमसभां प्राविशत् शिवः।

Accompagné d’Umā (Pārvati), Hara (Shiva) apparut sur son taureau, brandissant une lance, portant la lune en diadème. Leurs fils Shan-mukha, le dieu aux six têtes, et Ganesha, le seigneur de la troupe des serviteurs, étaient aussi impatients de voir la danse de leur père. Lorsque Shiva s’avança vers la cour sous la coupole dorée (hema-sabhā), les sons de conque, des tambours dundubhi, maddala et mridanga retentirent pour ouvrir les joyeuses festivités. Shiva se tint alors en toute majesté au cœur du temple de Chidambaram, entouré de sa troupe, des dieux, de Pārvati, de Ganesha et de Shan-mukha.

नटनसिद्धता 25. Les préparatifs de la danse
सा सभा तापसप्रमथदेवमानवैः सान्द्रिता विलसति स्म। तस्यां सभायां प्रविष्टः शिवः पतञ्जलिप्रभृतिभिः ऋषिभिः अन्यैश्च तत्रोपस्थितैः नर्तितुं प्रार्थितः। शिवोऽपि “निरीक्ष्यतां मम नर्तजम्” इति वदन् नृत्यवेदिकाम् आरूढवान्। यदा गिरिशः नर्तितुमुद्यतः तदा “मास्तु शब्दः” इति उद्यतवेत्रः नन्दी जगत् अतर्जयत्। नन्दिनः तर्जनात्, भूतनाथजटनेक्षणकुतूहलेन च सान्द्रः जनसमूहः तूष्णीमतिष्ठत्। मासंचक्षुणा नृत्यमिदं वीक्षितुं न शक्यमिति कृत्वा उपस्थितेभ्यः र्वेभ्यःहरःहिव्याहप्ति प्रादात्। तस्मिन् नृत्ये मृद्वङ्गमवादयत् हरिः। कमलासनः तालवाद्यं प्रावर्तयत्। वीणावादनम् अकरोत् सरस्वती। वंशिनादं कृतवान् महेन्द्रः।

Comble, la cour resplendissait d’éminents ascètes, de dieux et d’hommes. Dès l’entrée de Shiva, Patañjali et ses semblables le prièrent de danser. Ce dernier monta sur l’estrade et dit : « Voyez ma danse ! » Alors qu’il s’apprêtait à commencer, Nandin, le taureau, premier assistant de Shiva, levant son bâton dans un grand mugissement, imposa le silence à l’assemblée. À cette brusque injonction, le Seigneur de la Création eut un instant d’étonnement et la foule en fut stupéfaite. En effet, nulle créature terrestre, aux yeux charnels, n’est apte à voir cette danse. Aussi Hara (Shiva) accorda-t-il la vision divine à tous les spectateurs.

Alors chacun saisit son instrument pour accompagner la danse : Hari (Vishnu), le tambour (mridanga), Brahmā le créateur, assis en position du lotus, les cymbales (tāla), son épouse Sarasvatî, déesse de la sagesse, de la parole sacrée et de la science, la vinā, et Indra, le roi des dieux, la flûte.

शिवताण्डवम् 26. La danse de Shiva
ततः परं शिवस्य तान्त्यद्भृत्य प्रवृत्तम्। सपदि जवाः जर्तजरतस्य शिवस्य जटान्द्रालाप छादाकरमर्थिजम् अपश्यन्। तूपररणलस्य ध्वजिमपि श्रुतवन्तस्ते। जर्तजजजितघर्मवारिकणेज विरिजावल्लभस्य थरीरेऽवगुयिततं भस्म शोभते स्म। जर्तकन्द्रारणेज तस्य ङग्नते विराजमाजलद्राक्षमाला यदा त्तिछला अभवत्, तदा विन्द्रीणीजा लद्राक्षाणां सङ्गहणे कृतत्वरा अदृश्यन्त शिवछाणा मताश्च। शिवस्य पादताडिता धरा अकम्पत। मण्डलप्तमण यदा चकार चन्द्रशेखरः, तहा तस्य मस्तत्कन्यस्तायाः वङ्गायाः कणैः प्रोक्षिताः सन्तः जनाः थीततां पुण्यद्यालअन्त। जर्तजवेलायाम् उथतैङत्तरणयस्य शिवस्य ह्नान्तिः जगद् व्याप्नोति स्म। ताण्डववीक्षणेज अपसारितमोहवरणाः ऋषयः सर्वं जगत् शिवमयं दहशुः। इत्थं प्रवृत्तं जगत्पतेः जटजं वीक्ष्य भक्तिभारतुलितेज चेतसा अखिलाः शरीरिणः तं स्तुतवल्तः। स्तुत्या प्रीतः सोऽपि अम्बिकापतिः सर्वालपि श्रेयसा समयोजयत्।

La danse cosmique de Shiva commença. Aussitôt les gens virent le Seigneur, absorbé dans sa danse. Son chignon touchait le ciel. Ses bracelets de chevilles tintaient joyeusement. Sous l’effet de la danse, ruisselant de gouttes de sueur, recouvert de cendres, le corps du préféré de Pārvati (Shiva) resplendissait. Et quand le collier de perles (rudrāksha) qui flamboyait à son cou fut brisé, la troupe des fidèles et de ses dévots regarda avec convoitise les graines éparpillées çà et là. Frappée par le pied de Shiva, la terre tremblait. Alors que Chandra-Shekhara (Shiva), couronné de la lune, évoluait en cercle, le Gange céleste se déversant sur sa chevelure, aspergea les saints hommes et leur apporta fraîcheur et purification. La beauté de Shiva dansant, un pied levé, inonda le monde.

Les sages contemplèrent alors le monde entier imprégné de Shiva, débarrassé du voile de l’illusion. À la vue de ce spectacle offert par le Protecteur du monde (Shiva), toutes les créatures vivantes, le cœur frappé par une forte dévotion, chantèrent ses louanges. En retour, le protecteur d’Ambika (Shiva), comblé par leur ferveur, les unit tous en un bonheur suprême.

श भावयति शम्भुः 27. La bénédiction de Shambhu (Shiva)
एवजिर्वर्तिततृत्यः शिवमधुरयाविराजागेशंपतञ्ज्ञतिअवदत् — “हे फणीश।पदथाञ्जवार्तिक्ताजा भाष्यं कृत्वा, तच्च बोधयित्वा दिवं व्रज” इति। पतज्जलिमेवम् आज्ञप्यः अन्यांश्चअनुगृह्यजौर्चांसार्कविधिहरिगणैः ध शम्भुः तिरोऽभूत्। तत्र स्थिताः ऋषयः सर्वेऽपि ताण्डवहत्यदर्शजस्य अवसरं क्वल्पितवन्तं पतञ्जलिम् अस्तुवन्।

Une fois la danse accomplie, d’une voix douce, Shiva s’adressa au seigneur des serpents Nāgesha (Patañjali) : « Ô Phanisha, quand tu auras rédigé le commentaire sur les traités grammaticaux, emprunte le chemin du ciel ! » Puis, il bénit l’assemblée et s’en alla avec son épouse Gauri (Pārvati), suivis de Vidhi (Brahmā), Hari (Vishnu) et de ses troupes.

Tous les sages visionnaires présents chantèrent alors les louanges de Patañjali qui leur avait offert l’occasion inespérée de voir la danse cosmique (ānanda-tāṇḍava) de Shiva.

नटराजपूजा 28. Célébration (pûjā) du roi de la danse, Natarāja (Shiva)
यदा त्रिदशव्रजः चन्द्रमौलिश्चापि प्रातिष्ठत, तदा पतज्जलिः व्याघ्रपादश्च तस्मिन् एव चिदम्बरक्षेत्रे नटराजस्य चित्रमेकं लिलिखुः। अधुनापि ताभ्यां विलिखितं चिदम्बरेशं नटेशं वीक्ष्य जनाः अपहतकलुषाः अवाद्धिधति भवाब्धिविलङ्घनक्षमत्वं दधति।

Après le départ de Chandra-Mauli, qui porte la lune en diadème (Shiva) et de la troupe des trente, les sages Patañjali et Vyāghrapāda immortalisèrent cette danse grâce à un dessin exceptionnel (chitram) dans ce lieu-même de Chidambaram. Aujourd’hui encore, quiconque contemple Natarāja, représentation du Seigneur originel de la danse, est lavé de ses impuretés et trouve la force de traverser l’océan de la vie, touché par Bhava, l’émotion artistique qui conduit à Shiva.

महाभाष्यरचनम् 29. La composition du Grand commentaire (Mahābhāshya) sur la grammaire de Pānini
कात्यायनेन विरचितं पाणिनिकृतेः वार्तिकमवलोक्य जगदुपकृतये अचिरेण महात्मा पतञ्जलिः महदेकं भाष्यं चकार। सहस्रं मुनयः तद्भाष्यं पिपठिषवः तमनुययुः। गुरुपरिचरणात् ऋते कथं सुलभा भवति विद्या?

Après la lecture de la critique de Kātyāyana sur l’œuvre grammaticale de Pānini, Patañjali, cet immense érudit à la grande âme, se hâta à son tour de composer un commentaire au service du monde. Mille sages ayant fait vœu de silence (muni) se rassemblèrent autour de lui pour recevoir son enseignement. Car, sans maître, comment accéder à la connaissance ?

भाष्यपाठनम्, तत्र नियमः 30. La lecture du Mahābhāshya, la règle à respecter

पाठयितुं सज्जः पतञ्जलिरपि जवनिकामेकां वितत्य वपुः तस्य पृष्ठतः गूढं कृत्वा अवदत् — “यः इमां तिरस्करिणीमुदस्य पश्येत्, स मम प्रियः न भवति” इति। पुनरपि वचनमिदम् अभिधाय तापसरूपं विहाय फणिपतिरूपं स्वीचकार पतञ्जलिः।

शान्तिमन्त्रपुरस्सरं बुधाः शिष्याः पठनस्य आरम्भं चक्रुः। करधृतपुस्तकास्ते उच्चकैः भाष्यं पेठुः। सुखया वाक्यभङ्ग्या दुखगमपदार्थबोधाय उदचारयत् वचनानि पतञ्जलिः। अहिपतेः भणितिः बुधावलीनां समस्तं तमः अपनयति स्म। परिचितगौतमजैमिनिप्रबन्धैः तैः क्रियमाणानाम् अनुयोगानां युक्तिभिः इद्धया गिरा समाधानमवदत् भगवान् महाभाष्यकारः।

Sur le point d’enseigner, Patañjali tira un rideau, se glissa derrière et dit : « Celui qui lève ce voile ne pourra plus prétendre à rester mon disciple bien-aimé. Après avoir répété une nouvelle fois ces paroles, Patañjali abandonna sa forme d’ascète pour reprendre celle du Protecteur des serpents, Phanipati (Shesha).

Après l’invocation préliminaire, le shanti-mantra, les disciples avertis commencèrent l’étude. Tenant le manuscrit entre les mains, ils le lurent à voix haute. Patañjali développait de manière limpide les concepts les plus complexes grâce au découpage fluide des phrases et à son talent exceptionnel d’élocution. La parole du Protecteur des serpents Ahipati (Shesha) chassa les ténèbres de l’ignorance du cerveau curieux des savants présents. Fins connaisseurs des discours du logicien antique Gautama (Nyaya-shastra) et des œuvres de Jaimini (Mimansa shastra), ces disciples posèrent de nombreuses questions. À chacune de leurs requêtes, le vénérable créateur du Mahābhāshya (Patañjali) leur fournissait des explications claires et pertinentes.

मारकं कुतूहलम् 31. La curiosité fatale
इत्थं यावद् वासरूपसूत्रं शिष्यगणः महाभाष्यमपठत्। विचक्षणानां बहुतपसामेव तदन्तपाठ: भवति। तावता केषाञ्चन शिष्याणां मनसि कुतुकं किञ्चिज्जातम् — “प्रतिपूरूषम् इह कियद्भिः आननै: युगपदयं वदति” इति। तेन विचारेणापहृतमनस: ते तदीक्षणाय तिरस्करिणीमपनिन्युः।

Alors que les disciples étudiaient l’aphorisme vāsa-rûpa-sûtram de la première partie du troisième chapitre du Grand commentaire — seuls les rares érudits capables d’une sévère ascèse viennent à bout de son étude — la curiosité germa dans l’esprit de certains. Ils brûlaient de savoir par combien de bouches Patañjali leur répondait ainsi. Exaltés par cette pensée, ils enfreignirent l’ordre liminaire et écartèrent le rideau pour regarder.

अवशिष्टः एकः 32. Le seul survivant

विवृतफणासहस्रम्, उग्रदंष्ट्रं, प्रसृतपरिहृतोभयाग्रजिह्वं, तरलदृशं शेषं ते तदा व्यलोकयन्। अतश्च तेषां तनव: शिवनेत्रसन्दग्धकामदेवस्य वपुष: सादृश्यम् अभजन्त। भस्मीभूतानि विदुषां दश शतानि। गुरुवचनव्यतिलङ्घनम् अनर्थे खलु पर्यवस्यति।

अभिवीक्ष्य तादृशान् तान् फणिपतौ कथमिदमिति अनुचिन्तयति सति एकः परिसरमुपसृत्य प्रणमितमौलिः इदं भयादवादीत् — “भगवन्! फणिवर! मह्यं प्रसीद। जलमोचनाय यावदहं बहिरगमं तावता विधुतयवनिकाः कृतापराधाः मम सतीर्थ्याः ईदृशीं स्थितिमापुः” इति।

Ils virent alors Shesha, aux milliers de capuchons, de crocs féroces, de langues fourchues, étirées, oscillantes. Leurs corps subirent alors le même sort que celui du jeune dieu de l’amour, Kāmadeva, brûlé par l’œil de Shiva. Mille érudits furent instantanément réduits en cendres. Car la transgression de la parole du maître apporte toujours le malheur.

Phanipati (Shesha), étonné, se demanda comment ils avaient bien pu en arriver là. C’est alors que, tremblant de peur, un homme s’approcha. Il s’inclina devant le maître et dit : « Ô Seigneur bienheureux, Phanipati, de grâce, prends pitié ! J’étais sorti me soulager et, durant mon absence, tous ont commis la faute de tirer le rideau, voilà pourquoi ils se sont retrouvés dans cet état. »

सोऽपि शप्तः 33. Lui aussi est maudit

एवं वदन्तं तमेकं फणिपतिः क्रोधेन शशाप। “अविहितोत्तरशान्ति मन्त्रपाठः मदीयां कृतिं पठन्नपि कथं बहिः गतवान् अस्ति। त्वं रक्षो भव।”

शप्तश्च शिष्यः प्रणिपत्य, गुरोः स्तुतिं कृत्वा तस्मात् शापात् विमोचनं ययाचे। तस्य स्तुतिवचनैः कथञ्चित् प्रसन्नः पुनरपि मनुष्यमूर्तिं धृत्वा पतञ्जलिः एवमवादीत्। “वत्स! विषादं मा भज। जगतः कर्माणि चित्राणि। नोचेत् कथं वा अदग्धे अवशिष्टे त्वयि कोपश्च शापश्च भवेताम्?”

À ces mots, fou de rage, Phanipati (Shesha) lui jeta une malédiction : « Que dis-tu ? Comment as-tu osé interrompre la lecture de mon œuvre, et sortir avant d’avoir récité le shanti-mantra final ? Sois transformé en démon du savoir ! »

Se prosternant humblement, l’élève maudit pria son maître de le libérer de cette malédiction. Quelque peu apaisé par cette prière, Patañjali reprit sa forme humaine et dit : « Mon enfant ! Ne sombre pas dans le désespoir. Les mystères du monde sont impénétrables. Sinon, pourquoi toi, qui n’as pas été brûlé, devrais-tu supporter la colère et la malédiction ? »

शापविमोचनम् 34. La fin de la malédiction
“पचेः धातोः निष्ठायां किं रूपमिति त्वं बुधान् पृच्छ। पक्वमिति यो वदति तं मम कृतिं पाठय। त्वं मुच्यसे शापात्। मत्कृतं व्याकरणमहाभाष्यमखिलं ते स्फुतु मम प्रसादात्। यथेष्टं याहि” इति तमुक्त्वा सः ऋषि: ततस्तिरोदधे।

« Pose donc cette question aux savants : Quel est l’adjectif verbal de la racine “pac” ? » À celui qui te répondra “pakvam”, enseigne mon œuvre. Tu seras alors libéré de cette malédiction et le Grand commentaire tout entier se révélera à toi. Pars, tu as ma bénédiction. » À ces mots, le sage disparut.

अन्याः कृतयः पतञ्जलेः 35. Autres œuvres de Patañjali
ततः परं पतञ्जलिः योगशास्त्रे सूत्राणि, वार्तिकानि च वैद्यकशास्त्रे कृत्वा इमे कृती प्रचारयामास त्रातुमिदं जगत्। अग्रे च गोनर्दाख्यं देशं गत्वा जननीं गोणिकां नत्वा तस्याः शुश्रूषां कृतवान्। तस्यां दिवं गतायां शेषः स्वयमपि वैकुण्ठं जगाम।

Patañjali composa ensuite un recueil d’aphorismes sur le yoga (pātañjala-yogaśāstra) et fit une synthèse des connaissances sur la médecine (patanjala-tantra). Avec la mansuétude de délivrer le monde, il se consacra à la transmission de ses œuvres. Puis il se rendit au pays de Gonārda, s’inclina devant sa mère Gonikā et resta auprès d’elle afin d’accomplir son devoir filial. Quand elle partit au ciel, Shesha lui-même emprunta le chemin de Vaikuntha, le pays de Vishnu.

रक्षः, चन्द्रगुप्तः, शापविमोचनं च 36. Chandragupta libère le démon de la malédiction

अथ सः पतञ्जलिशिष्य: रक्षः भूत्वा वटमेकमधिरुह्य उपाविशत्। तत्र आगच्छतां समीपे पचेः निष्ठारूपं पृच्छन् पचितमिति वादिनः अखादीत्। बहवः वत्सराः गताः, न कोऽपि आगतः साधूत्तरज्ञः। अर्थ कदाचित् कश्चन द्विजः तन्मार्गेण आजगाम। पुजरपि तद्रक्षः तं तदपूत्छत्। सोऽपि ‘पक्वम्’ इति स्फुटं जगाद।

रम्यां द्विजगिरमाकर्ण्य तद्रक्षः ममायं शापमोक्षकालः उदितः इति अन्तः प्रहृष्यत् आशु वटादवातरत्। “द्धिजवर! को भवान्? कुतस्त्यः? तव इहागमने किं प्रयोजनम्? वद, पाणिनीयशास्त्रे कृतमतिरसि किम्? यदि रुचिरस्ति तर्हि पठ फणिन्द्रभाष्ष्यं मत्तः” इति रक्षः तमाबभाषे।

स च द्विजः अवदत् — “अहमस्मि उज्जयिनीनगरनिवासी चन्द्रगुप्तः। तवान्तिके अहीश्वरभाष्यं पठितुमेव ममेयं यात्रा” इति। तच्च रक्षः चन्द्रगुप्ताय समस्तं फणिपतिभाष्यं बोधयामास। विना विश्रमं, प्रतिदिनमपि अनश्नन् रक्षसः समीपे यावन्मासद्वयं चन्द्रगुप्तः महाभाष्यमपठत्। प्रतिदिनमपि यावत् पतिठितवान् तावत् शुष्के वटपत्रे नखशिशरेण दृढं लिलेख।

अध्ययनावसाने कुरूपयुक्तं तद्रक्षः दिव्यां मूर्तिमाप। स च विमुक्तशापः शेषशिष्यः चन्द्रगुप्तमवदत् — “सुखं व्रज। अवनौ भुजदाकृतेः प्रचारं कुरु” इति। एवमुदीर्य सः पतञ्जलिशिष्यः दिवमगमत्। सोऽपि चन्द्रगुप्तः वटदलसञ्चयम् अंशुके सङ्गृह्य प्रतस्थे।

Par la malédiction de Patañjali, son dernier élève avait pris la forme d’un démon. Il grimpa sur un banian et s’y installa. Dès que quelqu’un s’approchait, il lui demandait : « Quel est l’adjectif verbal de “pac” ? Il dévorait quiconque lui répondait : “pacitam”. Des années passèrent ainsi. Personne n’avait réussi à résoudre l’énigme jusqu’au jour où un brâhmane, un deux fois né se présenta. Le démon lui posa sa question. Et lui, de répondre correctement : “pakvam”.

À la douce voix du deux fois né, le démon du savoir se réjouit et descendit prestement de l’arbre. Le moment de la délivrance était enfin arrivé !

« Ô, Deux fois né, qui es-tu ? D’où viens-tu ? Pourquoi es-tu venu ici ? Parle, comment connais-tu le traité de Pānini ? Si tu veux, tu peux aussi consulter le commentaire (phanindra-bhāshyam) du serviteur que je suis », ajouta-t-il.

Le deux-fois né répondit : « Je suis Chandragupta de la ville Ujjain. L’unique but de mon voyage est précisément d’étudier le Grand commentaire (ahishvara-bhāshyam) auprès de toi. Alors le démon du savoir enseigna l’intégralité de ce commentaire (phanipata-bhāshyam) à Chandragupta. Durant deux mois, tous les jours, sans répit, sans manger, Chandragupta étudia le commentaire savant auprès du disciple de Patañjali. Chaque jour, il notait minutieusement ce qu’il apprenait avec le bout de ses ongles sur les feuilles de banian séchées.

Libéré de la malédiction, le démon du savoir difforme prit alors une apparence divine et dit à Chandragupta : « Pars dans la joie et transmets cette œuvre au monde ! » À ces mots, ce disciple de Shesha (Patañjali) partit vers le ciel. Chandragupta quant à lui se mit en route, après avoir rassemblé la multitude de feuilles de banian dans un châle.

चन्द्रगुप्तस्य यात्रा 37. Le voyage de Chandragupta
उत्तरीये बद्धं वटदलसञ्चयं शिरसि निधाय अभीष्टलाभात् दृष्टमना: चन्द्रगुप्तः स्वनगरं प्रति वनवर्त्मना निववृते। मध्याह्नकालः समायातः। दिशि दिशि विसृतातपोष्मणा जनाः तदा संपीडिताः जाताः। वातोऽपि तदा न प्रवृतः। खगाः अपि न चलन्ति स्म। तदानीं सोऽपि आतपेन सन्तप्तः चन्द्रगुप्तः प्रसन्नां कामपि सरितमवैक्षत।

Il posa le châle sur sa tête, heureux d’avoir accompli sa mission, et s’en retourna vers sa ville natale. C’était l’heure de midi. Partout les gens étaient accablés par une chaleur torride. Pas le moindre souffle de vent. Même les oiseaux demeuraient immobiles. Chandragupta lui aussi, épuisé par cette chaleur, aperçut avec un vif soulagement une source d’eau pure.

वत्सक्षतं भाष्यम् 38. L’œuvre abîmée par un veau
सरित ऊर्म्याः वातः यश्च विकचकमलगर्भरिणुगन्धी आसीत्, सः जनानां श्रममपहन्ति स्म। तस्याः सीरतः अम्बुनि स्थितेषु कमलेषु अनवरतं सञ्चरन्तः आसन् मधुपाः। तादृश्याः रमणीयायाः सीरतः मधुरं जलं निपीय तस्याः तटे चन्द्रगुप्तः श्रमपरिहारार्थं कस्यचित् वृक्षस्य अधः उपाविशत्। आयासबाहुल्यात् महाभाष्यकन्थामेव उपाधानं कृत्वा तत्रैव निद्रावशगः अभवत् सः। यदा सः निद्रायां निमग्नः आसीत् तदा कश्चित् वत्सः ग्रासलिप्सया महाभाष्यकन्थां दन्तैश्चकर्ष। एतेन जागरितः चन्द्रगुप्तः कन्थां तां परि रक्षितुं प्रयत्नमकरोत्। तथापि कानिचन पर्णानि आकृष्यमाणेन तेन वत्सेन क्षतानि कृतानि।

Les fleurs des lotus épanouis sur la source ondulante exhalaient de doux effluves, leur brise rafraîchissante ôtait la fatigue. Les abeilles butinaient sans relâche. Chandragupta s’abreuva d’eau pure à cette délicieuse rivière, puis alla s’asseoir sous un arbre pour dissiper sa fatigue.

Exténué, il posa son balluchon qui contenait le Grand commentaire du Mahābhāshya et se laissa gagner par le sommeil. Pendant qu’il dormait profondément, un jeune veau en quête de nourriture, tira sur le châle avec ses dents. Réveillé en sursaut, Chandragupta s’efforça de sauver l’œuvre, mais n’y parvint que partiellement : arrachées avec force par le veau, quelques feuilles furent perdues à tout jamais.

चन्द्रगुप्तस्य विवाहः 39. Le mariage de Chandragupta

बुधं चन्द्रगुप्तं सरितः तटे उपविष्ट काचित् स्त्री अपश्यत्।

नवनीतपात्रहस्ता सा तस्यान्तिकम् आगतवती। नवनीतपात्रं सा धरातले निधाय, चन्द्रगुप्तं प्रणम्य बद्धाञ्जलिः भक्तिप्रपन्नया गिरा काश्चिदेकां प्रार्थनां कृतवती। “बुधेन्द्र! पूर्वं बहवः तपोधनाः फलाम्बुदर्भाजिनार्पणैः कुमार्या मया परितोषिता:।” प्रीतास्ते — “इहागमिष्यति पतञ्जलेः अखिलं भाष्यमधीत्य कश्चन द्विजः। प्रणम्य तं पूजय। स्वां कृतिं प्रचारयिष्यन् स्वयं पतञ्जलि: तद्वपुषा भुवि पुनरवतारं चकार। पूजितः स: त्वां कन्यकां परिणीय गरीयसि श्रेयसि वर्तयिष्यति” इत्यवदन्। हे द्विजवर! स चेद् भवान्, मम जीवनं कृतार्थमिति भावयामि। त्वयि प्रसन्ने किमु दुर्लभं मम। श्रमी दृश्यसे अत: मयाहृतं नवनीतं कृपया भक्षय।”

कृतस्मित: चन्द्रगुप्त: तन्नवनीतं यथेष्टमश्नन् परिश्रमं जहौ। सा कन्यका पुनरब्रवीत् - “कृपानिधे! माम् उद्वह” इति। तां चन्द्रगुप्त: अवदत् “मानिनि! ते मनोरथ: फलोन्मुखः” इति। तस्य वचनं निशम्य निरन्तरां प्रीता सा कन्यका चन्द्रगुप्तं गृहं नीतवती। तत्र कन्यकाकाया: मातु: अनुज्ञया विवाह: सम्पन्नः अनयोः। तत ऊर्ध्वं चन्द्रगुप्त: उज्जयिनीं प्रति यात्राम् अनुवर्तितवान् नवोढया वध्वा सह।

Un jour, une jeune fille vit le sage Chandragupta assis près d’une source. Un pot de beurre dans les mains, elle s’approcha de lui. Posant le pot à terre, les mains jointes, elle le salua et lui adressa les paroles suivantes avec une grande dévotion : « Ô sage puissant ! J’ai servi avant toi un groupe d’ascètes, leur offrant des fruits, de l’eau et des peaux de cerf. Comblés, ils me prédirent : “Après avoir étudié l’intégralité du Grand commentaire, le Mahābhāshya, un brâhmane viendra ici. Tu devras le saluer et le servir. C’est une incarnation de Patañjali lui-même, venu sur terre pour dispenser la connaissance de ce texte. À ta prière, ô jeune fille, il t’épousera et t’offrira une vie d’immense bonheur.”

Ô Deux-fois né, si vous êtes ce brâhmane, alors que ma vie devienne vôtre ! Vous semblez fatigué. Acceptez donc le beurre que j’ai apporté. »

Souriant avec sagesse, Chandragupta mangea le beurre à sa faim et sa fatigue se dissipa. Elle reprit : « Ô Océan de compassion ! Veuillez me prendre pour épouse ! » Chandragupta répondit : « Ta prière deviendra fruit. » Apaisée par ces paroles, la jeune fille, emplie de bonheur, le conduisit chez elle. Avec la bénédiction de sa mère, leur mariage fut célébré. Accompagné de sa jeune épouse, Chandragupta reprit son voyage vers la cité d’Ujjain.

सारस्वतं कर्म, गार्हस्थ्यं च 40. Chandragupta, un brâhmane Sarasvat ; les rites domestiques
उज्जयिन्यां निजं गृहं प्राप्य तत्र फणिपतिभाष्यं शुष्केषु वटपत्रेषु लिखितं ताडग्रन्थेषु सुष्ठु विलिखितवान्। वत्सक्षतपर्णगतः भाष्यभागस्तु दुर्भाग्यवशात् प्रणष्ट एव। एवं सम्यक् लिखितं महाभाष्यं शिष्येभ्यः पाठयन् कालं निनाय चन्द्रगुप्त:। तस्य अद्भुतं भाष्यपाठनं श्रोतुमिव वसन्तकालः समागतः। स एव कालः तृतीयप्रथमपुरुषार्थयोः प्रवर्तने अनुकूलः। अतः सोऽपि द्धिजः काला नुगुणं व्यवहृतवान्। पत्न्या सह धर्माविरुद्धतया गार्हस्थ्यं निरूढवान्। यष्टव्यानां यागानाञ्च अनुष्ठाने च तत्परः आसीच्चन्द्रगुप्तः।तस्य पत्नी गर्भवती जाता।पुत्रञ्च सा असूत। क्रमेण एवमेव चन्द्रगुपत्स्य चत्वारः पुत्राः जाताः।

De retour chez lui à Ujjain, Chandragupta reporta de façon intelligible le Grand commentaire qu’il avait consigné sur les feuilles de banian sur des feuilles sèches de palmier. La partie mordillée par le veau était malheureusement perdue à jamais. Chandragupta se consacra à enseigner à ses disciples le commentaire de Patañjali. Puis arriva le printemps, saison propice à l’observance de deux des quatre rites domestiques (purushārtha) : dharma, le devoir social, et kāma, le plaisir. Le brâhmane agit en conséquence et accomplit les rites et devoirs conjugaux prescrits. À l’heure propice, la femme de Chandragupta donna naissance à un garçon. Au fil du temps, ils eurent quatre fils.

चन्द्रगुप्तस्य सुताः 41. La filiation de Chandragupta
चन्द्रगुप्तः प्रथमस्य पुत्रस्य वररुचिः इति नाम अकरोत्। अष्टाध्यायीवार्तिककारस्य कात्यायनस्य अपरं नाम तत्। द्वितीयस्य च पुत्रस्य विक्रमार्कः इति नाम कृतवान्। अर्कस्य इव विक्रमः अस्य भवेदिति धिया एवं नामकरणं निवर्तितं तेन। तृतीयः पुत्रः भट्टिः इति ख्यातो भवतु इति पित्रा चन्द्रगुप्तेन निर्णीतम्। भट्ट /भट/भटिधातोः अर्थकोविदः चन्द्रगुप्तः, तृतीयसुतः नयानयविभागज्ञः सन् वचसैव वसुधां भर्तुमर्हति इति विज्ञाय एवं नाम अकरोत्। चतुर्थस्य पुत्रस्य भर्तृहरिरिति नाम कृतवान्। जगतः भर्ता च हर्ता च यः नारायणपर्यङ्कः अनन्तः तस्यैव नामेदम्।

Le premier fils de Chandragupta fut nommé Vararuchi, autre nom de Kātyāyana, commentateur des aphorismes de Pāṇini en huit parties (Ashtādhyāyi). Vikramārka, puissant soleil, fut le nom de son deuxième fils, nommé ainsi afin que sa pensée soit aussi puissante que le soleil. « Qu’il soit connu sous le nom de Bhatti », voilà comment Chandragupta bénit son troisième fils. Fin connaisseur du sens des mots, il choisit le terme de « bhatti » car sa racine signifie à la fois « maître et protecteur ». Ainsi, par sa seule parole, il protégerait la terre ! Au quatrième fils, il donna le nom de Bhartrihari en référence au serpent Ananta (Shesha), celui qui soutient (bhartr) ou anéantit (hari) la terre, le serpent d’éternité sur qui repose Nārāyaṇa (Vishnu) dans les eaux primordiales entre deux ères.

बाल्यकालः, शास्त्राध्ययनञ्च 42. Enfance et études des textes sacrés
बाल्ये एव तेषां चतुर्णां तीक्ष्णमतित्वं व्यक्तमभवत्। यदा एते अध्ययनपराः स्युः शीघ्रमेव तज्ज्ञाः शास्त्रेषु भविष्यन्ति इति विचिन्त्य चन्द्रगुप्तः सन्तुष्टः जातः। कालक्रमेण ते चत्वारः अपि पुत्राः वेदशास्त्रादीनामध्ययने पित्रा निवेशिताः। षड्दर्शनेषु पारङ्गतास्ते जाताः।

Dès l’enfance, la vive intelligence de ces quatre fils se manifesta clairement. Comblé, Chandragupta pensait : une fois achevée l’étude des védas, ils deviendront rapidement experts dans les différents traités. Au fil du temps, en effet, leur père les initia aussi aux autres traités traditionnels. Ils brillèrent par leur connaissance dans les six écoles de pensée (shad-darshana).

महाभाष्यमहत्वम् 43. Le Grand commentaire du Mahābhāshya : importance de l’œuvre
महाभाष्यबोधनावसरे चन्द्रगुप्तः पुत्रान् उद्दिश्यावदत् — “हे सुताः! मम वचनम् अवधाय शृण्वन्तु। गुरुसम्प्रदायादागतानि वचांसीमानि। पतञ्जलेः भाष्यमिदं कदापि न दुष्यति। अन्येषां शास्त्राणां रचयितारः तापसाः किन्तु मनुजा एव। किन्तु पदशास्त्रभाष्यकृत् तावत् स्वयं भगवान् जगद्भरणसंहृतिक्षमः फणिराज एव।

Alors qu’ils s’apprêtaient à étudier le Grand commentaire (Mahābhāshya), Chandragupta déclara : « Mes chers fils, écoutez-moi attentivement ! Ces paroles m’ont été transmises dans la pure lignée des maîtres : ce commentaire de Patañjali est une œuvre irréprochable. Les ascètes (tāpasas), auteurs d’autres traités, n’étaient que des hommes alors que le commentateur de ce traité grammatical, lui, est le Seigneur, roi des serpents Phanirāja, celui qui a le pouvoir de soutenir le monde aussi bien que de le détruire. »

कीदृशः पठेत् भाष्यमिदम्? 44. Qui peut étudier cette œuvre ?
शिष्यः अशुचिः, शठः, विषयलुब्धः, आस्तिकद्वेषी, अप्रवृत्तगुरुशास्त्रभक्तिः न भवेत्। यदि तादृशं शिष्यं गुरुः पाठयति तर्हि उभयोरपि विपदं वदति फणी। प्रयतः, प्रसन्नहृदयः, जितेन्द्रियः, महत्सु प्रवणः, गुरुशास्त्रभक्तिमान्, फणिनः कृतिं पठति चेत् सः न हीयते, न भजत्यघं, न गुरुणा विरुध्यते। पदसूत्रवार्तिककृतोः गतिः प्रथमं चिन्त्यतां, फणिनः सहस्रशिष्यचेष्टितमपि चिन्त्यतां, अतः पदशास्त्रशीलनं बहुविघ्नमेव। तथापि यदि रक्षसा, गणैः, ग्रहैः आमयेन परिगृहीतो भवति कश्चित्, सः पतञ्जलेः कृतिम् अहरहः पठन् सुखमश्नुते। इत्येवं पतञ्जलेः महाभाष्यविषये श्रुत्वा चन्द्रगुप्तस्य ते चत्वारः पुत्राः ग्रन्थं तं सश्रद्धम् अधीतवन्तः।

Il ne peut être un élève impur, faux, cupide, ennemi des croyances, dépourvu de dévotion envers les écritures et envers le guru. Si ce dernier transmettait le texte à un tel élève, ce serait un échec pour tous les deux. Recevra la bénédiction du guru, celui qui est dans de bonnes dispositions, a un cœur pur, qui domine ses sens, fait preuve d’humilité envers les grands hommes, se consacre aux écritures et au maître enseignant, celui qui, au cours de l’étude du Mahābhāshya, n’abandonne, ni ne se livre aux pêchés. Songez au devenir de ces aphorismes et commentaires, songez aux efforts de Phani (Patañjali) et ceux de milliers d’élèves. En effet, l’étude de ce traité de grammaire est semée de nombreux obstacles. Cependant, si quelqu’un est possédé par les démons ou les esprits maléfiques, ou bien si, sous l’influence des astres, il est frappé par la maladie, alors par la répétition, jour après jour, du texte de Patañjali, il trouvera l’apaisement.

Après ces propos, les quatre fils commencèrent l’étude de l’œuvre (Mahābhāshya) avec la plus grande des dévotions.

प्रव्रजति चन्द्रगुप्तः 45. Chandragupta devient un renonçant
शास्त्राध्ययनात् परं तेषां चतुर्णां दारकर्मापि यथोचितं सम्पन्नम्। ततः परं गृहं परित्यज्य काशीनगरं प्राप्नोत् चन्द्रगुप्तः। तत्र शुकशिष्यस्य गौडपादस्य अनुग्रहेण चरमाश्रमं प्रविवेश। गङ्गातीरे स्थिते विश्ववनाथस्य पुरे एव न्यवात्सीत् स महात्मा।

Après leurs études, les quatre fils accomplirent leur devoir de vie de famille conformément à la tradition. Chandragupta quitta alors définitivement son foyer et se rendit à la ville sainte de Kashi, cité des lumières. Là, grâce à la faveur de Shuka, il fut initié à la vie de renonçant par Gaudapada. Homme à la grande âme, Chandragupta s’installa ainsi dans cette ville sur les bords du Gange, cité chère au seigneur universel, Vishvanātha (Shiva).

काशीनगरं 46. La ville de Kashi1
तदानीं तत्काशीनगरे धनधान्यसमृद्धिः महती आसीत्। नाकस्पर्धीनि माणिक्यमयभवनानि तस्यां नगर्यां विराजन्ते स्म। नागरिकाः कनकमयेषु सौधेषु निवासिनः अभूवन्। भगवतः विश्वनाथात् ऋते न कस्यापि हस्ते भिक्षापात्रमासीत् तन्नगरे। तस्मिन् नगरे विद्यमाने मणिकर्णिकातटे त्यक्तदेहान् जनान् तारकमन्त्रोपदेशेन स्वयमेव संसारसागरात् तारयति स्म नीलकण्ठः।

En ce temps-là, une abondance de biens, de nourriture et de richesse régnait dans cette ville de Kashi. Défiant la voûte céleste, les demeures serties de pierres précieuses resplendissaient. Les habitants vivaient dans des maisons ornées de dorures. Un seul avait une sébile à la main, c’était Vishvanātha (Shiva). Sur les ghâts de Manikarna, par l’initiation à la formule mystique libératrice (tāraka-mantra), il faisait traverser l’océan de la vie aux hommes qui avaient abandonné leur corps, lui, Nilakantha, le dieu à la gorge bleue (Shiva).

आत्मनो मोक्षार्थं जगद्धिताय च 47. La réalisation de soi et le service à l’humanité
ईदृशं विश्वनाथापुरमावसन् यतिः यः समुपेयुषां जनानां सदसद्विवेकबोधननिपुणेन स्ववचसा मोक्षमार्गमुपदिशति स्म। सुखदुःखे समवृत्तिना चित्तेन पश्यति स्म। परमात्मबोधसुखमात्रम् अनुभवति स्म स पतञ्जलेः अपरावतारः। कालान्तरे मुनिभिः योगिभिः सह परिवृतः सन् नारायणस्य सान्निध्ययुक्तं परमपावनं बदरिकाश्रमं जगाम स यतिः। तत्र ब्रह्मध्यानपरः जनैः गोविन्दस्वामी इति ज्ञातः अभवत्।

Cet exceptionnel mendiant-ascète (yati) instruisait les gens qui venaient à lui. Il leur enseignait la notion de discernement (viveka) et les nuances entre le réel et l’irréel. Par sa parole, il les guidait sur le chemin de la libération. Il observait, impassible, les fluctuations de la conscience dans le plaisir ou la douleur. Autre incarnation de Patañjali (Shesha), il percevait la félicité suprême de l’âme.

Au fil du temps, entouré d’autres sages et de yogis, il se rendit à l’ermitage de Badarika, lieu sanctifié par la présence de Nārāyaṇa (Vishnu). Là, absorbé dans la méditation sur l’être suprême, il devint connu sous le nom de Govindasvāmi.


1 Autre nom de Bénarès, ou Vanarasi.
चन्द्रगुप्तस्य सुतानां सिद्धि: 48. Le parcours des fils de Chandragupta
यदा तातचरणः परया विरक्त्या काशीं जगाम तदा शास्त्रजनितेन ज्ञानेन गृहीतधैर्याः तस्यात्मजाः चत्वारः न म्लानतां गताः। ते इन्द्रियाणि नात्यन्तमेव शोषितवन्तः। न वा इल्द्रियानुचराः सन्तः यथाभिलाषं वर्तितवन्तः। स्वस्वानुरूपं शार्स्त्रमार्गावलम्बनं कृत्वा जीव नयात्रां कृतवन्तः।

Lorsque leur père renonça au monde et partit pour Kashi, les quatre fils, puisant leur courage à la fontaine de la connaissance des Traités, ne sombrèrent pas dans la mélancolie. Ils ne s’adonnèrent point aux excès du plaisir des sens, mais ne furent pas des saints austères pour autant. Chacun, avec modération, selon sa voie, suivit son chemin dans le respect des codes de conduite prescrits par les Traités.

वररुचिः 49. Vararuchi
सर्वेषु शास्त्रेषु विचक्षणः अपि वररुचिः चन्द्रगुप्तस्य प्रथमः पुत्रः, गणित एव ग्रन्थान् रचयामास। सूर्यः सर्वासु दिक्षु निर्निरोधश्चेदपि प्राच्यामेवोदेति किल!

Vararuchi, le fils aîné de Chandragupta, bien que versé dans tous les traités, se consacra au seul domaine des mathématiques. L’éclat du soleil irradie dans toutes les directions, mais il ne se lève qu’à l’Est !

विक्रमार्कः भट्टिश्च 50. Vikramārka et Bhatti
तस्यानुजः विक्रमार्कः स्वर्नटीनां नटनपाटवतारतम्यं परीक्षितुं स्वर्गलोकमाहूतः देवेन्द्रेण। नटीनां पाटवं निश्चित्य यत् शासितं विक्रमार्केण तेन सन्तुष्टः इन्द्रः मणिपीठमेकं प्रदाय, “अस्मिन् उपविश्य सहस्रं वर्षाणि राज्यं कुरु” इति अनुजग्राह। भूलोकमागतवान् यदा विक्रमार्कः तदा तन्मुखात् वार्तामिमां विज्ञाय उपायमेकमकरोत् भट्टिः येन इमौ सहोदरौ द्विसहस्रं वर्षाणि राज्यभोगमनुभूतवन्तः। स च उपायः इत्थं — विक्रमार्केण मासषट्कं राज्यपालनं करणीयम्। ततः परं षण्मासान् यावत् तेन वने वासः करणीयः। तदवधौ राज्यपरिपालनं करोति भट्टिः। इत्थं कृतया व्यवस्थया द्विसहस्रं वर्षाणि शासनं कृतवन्तौ विक्रमार्कः भट्टिश्च। यदा विक्रमार्कः राज्यपालनं करोति स्म भट्टिः तस्यामात्यः भूत्वा नयविवेकयुक्तया तस्य बुद्ध्या सकलशास्त्रत्रैपुण्यकारणेन च अग्रजस्य कार्येषु युक्तं साह्यमाचरति स्म।

Un jour, Vikramārka, son frère cadet, fut convoqué par le roi des dieux Indra pour juger de la qualité des danseurs célestes. Pleinement satisfait par son rapport sur l’habileté de ses artistes, Indra lui fit cadeau d’un trône rehaussé de pierres précieuses et ajouta : « Tu gouverneras pendant mille ans ! »

De retour sur terre, Vikramārka le raconta à son frère Bhatti. Ce dernier lui proposa un pacte : Vikramārka régnerait pendant six mois, puis pourrait se retirer dans la forêt les six mois suivants ; lui, Bhatti, assurerait alors la protection du royaume.

Ainsi ce règne par alternance dura deux mille ans. Quand Vikramārka dirigeait, Bhatti, grâce à son intelligence, son sens du discernement (viveka) et sa connaissance de tous les traités, guidait son frère aîné dans l’art subtil de la gouvernance.

भर्तृहरिः 51. Bhartrihari

चतुर्थंः चन्द्रगुप्तसुतः महामेधावी भर्तृहरिः राज्यनिर्वहणकार्ये व्यस्तस्य स्वस्य अग्रजस्य नाम्नि भट्टिकाव्यमिति महाकाव्यमेव रचयामास। शृङ्गार-नीति-वैराग्य-विचारान् अधिकृत्य श्लोकानां शतकत्रयं प्रणिनाय। वाक्यपदीयमिति नामभूषितं पदशास्त्रसम्बन्धम् अद्भुतम् एकं ग्रन्थं व्यलेखि भर्तृहरिणा। पुनश्च पतञ्जलिमहाभाष्ये विदुषां बोधकाठिन्यं पश्यता तेन टीका एका विरचिता। परन्तु लेखनावसाने स्वप्रतिभामदेन तेन एवं कथितम् –

     अहो भाष्यमहो भाष्यम् अहो वयमहो वयम्।

     मामदृष्ट्वा दिवं यातः अकृतार्थः पतञ्जलिः॥

गुरूणां परिभवकराणि इमानि वचांसि तेजोदीरितानि इति हेतोः तेन रचिता या टीका भुवि प्रतिष्ठां नालभत। विनयवियोगः किं विद्यां न दूषयति? उज्ज्वलाङ्गी योषित् नासिकया विना शोभते किम्?

त्रेतायुगे रामलक्ष्मणभरतशत्रुघ्ना यथा अयोध्यायां स्थिताः जगत्कल्याणकारकाः आसन् एवमेव इमे चत्वारः चन्द्रगुप्तसुताः कलियुगे उज्जयिन्यां स्थिताः उउज्ज्वलचरिताः बभूवुः।

Bhartrihari, le quatrième fils de Chandragupta fut un grand érudit. Il créa un texte, intitulé Bhatti-kāvya, du nom de son frère aîné. Il composa une centaine de versets respectivement sur l’amour, l’éthique et l’impartialité. Le recueil fut connu sous le nom de Shataka-traya (trois œuvres aux cent versets). Il rédigea aussi un ouvrage de grammaire appelé le Vākyapadiya portant sur le mot et la phrase. Pour finir, il composa une glose sur le grand commentaire de Patañjali afin d’éclairer les plus grands savants qui avaient des difficultés à en saisir les nuances. Imbu de lui-même, il vanta son propre talent :

Ah, qu’il est grand, le Grand commentaire. Ah, que je suis grand, moi aussi !

Patañjali est parti pour le ciel sans me voir, quel dommage, il a manqué l’essentiel !

Que serait la connaissance sans humilité ? Que serait une belle femme sans son nez ? Pour avoir méprisé le travail de son professeur, le texte de Bhartrihari ne put jamais jouir d’une immense popularité.

Pendant l’âge d’argent (treta-yuga), le deuxième âge du monde, les quatre héros de la cité d’Ayodhyā, Rāma, Lakshmana, Bharata et Shatrughna, montrèrent au monde la voie de la noblesse du cœur. De même, pendant l’âge de fer (kali-yuga), le quatrième âge du monde, dans la ville d’Ujjain, les quatre fils de Chandragupta furent remarqués par leurs vies illustres.

शङ्कराचार्य: 52. Shankarācharya
अत्रान्तरे, नक्रगृहीतपादः शङ्करमुनिः यदा संन्यासं कृतवात् तदा दुरितात् तस्माद्भिमुक्तः जातः। स च गोविन्ददेशिकपदाम्बुजदर्शनाय बद्धादरः बदरिकाश्रमं प्रति प्रातिष्ठत। शैलान्, वनानि, नगराणि, पल्लीः, ग्रामान्, तेषु जनान्, पशून् पक्षिणः च वीक्षमाणः स्वयात्राम् अकरोत्। विविधतया दृश्यमानमपि जगदिदं ब्रह्मैव इत्यध्यवसायः तस्मिन्नासीत्।

Un jour, le jeune Shankara eut la jambe prise dans les mâchoires d’un crocodile vorace. Dès qu’il fit vœu d’ascèse, sa jambe fut dégagée et il fut libéré. Il se dirigea alors vers l’ermitage de Badarika, s’inclina et pria Govinda-Deshika de l’accepter comme disciple.

Tout au long de son voyage, il avait vu montagnes, forêts, villes, hameaux grands et petits, des villageois, des animaux et des oiseaux. Il lui apparut clairement que toutes ces formes, bien que diverses en apparence, n’étaient que des manifestations différentes de la réalité suprême, le Brahman.

काशीयात्रा 53. Pèlerinage à Kashi
दण्डान्वितः धृतकाषायवस्त्रः सूर्यास्तमनकाले काशीं प्रविवेश। सूर्यास्तमनकालस्य प्रकाशेन शङ्करस्य मुनेः काशायाम्बरकान्त्या च समग्रमपि तन्नगरं काषायवर्णरञ्जितमभूत्। स च मुनिः विश्वनाथमन्दिरं प्रति जगाम तद्दर्शनाय। तस्य च बहुधा स्तुतिं चकार। तस्य स्तुत्या तुष्टस्य पशुपतेः प्रसादेन व्यासप्रणीतब्रह्मसूत्राणां भाष्यनिबन्धशक्तिं शङ्करमुनिः प्राप्नोत्।

Bâton à la main, vêtu de la robe safran des ascètes renonçants, Shankara pénétra dans la ville de Kashi à la nuit tombante. La belle lumière du crépuscule mêlée à la teinte de sa robe plongèrent toute la ville de Kashi dans un éclat d’ocre et de safran. Désireux de voir le seigneur Vishvanātha (Shiva), il se dirigea vers son temple. Là, il chanta ses louanges de mille manières. Comblé, le seigneur accorda alors à Shankara la faculté de composer un commentaire (bhāshya) sur le Brahma-sutra, texte sacré créé par le sage Veda-Vyāsa.

बदरिकाश्रमं प्रति 54. Le chemin vers l’ermitage de Badarika
ततः परं शङ्करयतिः प्रातःकाले काशीनगरात् बदरिकाश्रमं प्रति यात्रां स्वीयाम् अन्ववर्तयत्। तस्य मार्गे क्वचित् औष्णमनुभूतं क्वचिच्च शैत्यं, कुत्रचित् पन्थाः ऋजुरासीत्, कुत्रचित् वक्रः, क्वचित् मार्गः कण्टकावृतः, कुत्रचिच्च कुसुमैः मृदुः। द्वन्द्वानीमानि अचलेन मनसा अतिक्रम्य स्वगुरोः निवासस्थानं बदरिकाश्रमं प्रति निरन्तरं प्रयाणरतः आसीत् अद्वैतदर्शनविदां भुवि सार्वभौमः स मुनिवरः।

Le lendemain matin, l’ascète Shankara quitta la cité de Kashi et poursuivit son voyage vers l’ermitage de Badarika. Sur le chemin, chaleur et froid alternaient. La route était droite à certains endroits, et sinueuse à d’autres, parfois, un lit d’épines, parfois, une couche de fleurs tendres. Il avançait, l’esprit immuable, dépassant la dualité des éléments. Ce sage parmi les sages perçut la « non-dualité » inhérente du Suprême en toute chose dans l’univers et marcha sans relâche à la rencontre de son guru.

गोविन्ददेशिकगुहा 55. Vers la grotte du maître Govinda
बहुकालस्य प्रयासपूर्वकप्रयाणात् परं तपोभूमिं बदरिकाश्रमं प्राप्नोत् स मुनिप्रवरः। तत्र स्थितेन यमिनां गणेन कथितां गोविन्ददेशिकगुहां सः ददर्श। तां च गुहामुपसमेत्य त्रिःपदक्षिणक्रमणं विधाय द्वारे प्रणिपातं चकार। हृदयगुहायां स्थितस्य आत्मनः विषये उपदेशं प्राप्तुं देशि केन्द्रस्य गोविन्दभगवत्पादस्य गुहायाः पुरतः स्थित्वा तं तुष्टाव।

Après un long et laborieux voyage, ce sage éminent arriva à l’ermitage de Badarika, haut-lieu d’ascèse. Là, il fut escorté par un groupe de renonçants vers la grotte de Govinda. Suivant le rite, il en fit trois fois le tour avec respect, puis se prosterna à l’entrée. Là, debout, Shankara chanta les louanges du maître pour être initié à la perception du Soi (ātman) qui réside au plus profond de nos cœurs.

गोविन्दस्तुति: 56. Louanges au maître Govinda
हे गरुडवाहनपर्यङ्क! हे परमशिवाभरण! हे अशेषजगद्धारकशेषस्य विग्रहविशेष। त्वामहं भजे। तव सहस्रमुखानि दृष्ट्वा शिष्याः अभैषुः इत्यतः शिष्यानुग्रहाय एव एकाननः अजनि भुवि। त्वामहं शरणं प्रपद्ये।

« Ô noble couche du Seigneur Vishnu, dont la monture est le grand aigle Garuḍa ! Ô parure du grand Seigneur Shiva ! Ô manifestation du Seigneur qui porte le monde entier ! Je m’incline devant toi en adoration. Devant ton millier de bouches, les disciples prirent peur, alors tu naquis sur la terre sous un seul visage afin de les bénir. Je cherche refuge en toi. »

संवादः 57. Entretiens : le maître et le disciple
एवमादीनि वचनानि श्रुत्वा ‘कस्त्वम्’ इति गुरुवरः गोविन्दः अपृच्छत्। तदा शङ्करमुनिः अवदत् — “स्वामिन्। अहं न पृथिवी, न जलं न तेजः, न स्पर्शनः, न गगनं, न च तद्गुणाश्च। इन्द्रियाणि मनश्चापि नाहम्। तदतिरिक्तः ततो विशिष्टः परमः शिवः एवाहम् इति। इत्थम्भूतम् अद्वैतदर्शनसमुत्थं थङ्करमुनेः वचनमाकर्ण्य उपात्तहर्षः स आह — “समाधिना अहं वेद्मि यत् कैलासनिवासी यः शङ्करः स एव तव स्वरूपेण आगतोऽस्ति इति”।

À ces paroles, Govinda, le meilleur parmi les gurus demanda : « Mais qui donc es-tu ? » Et le sage Shankara de répondre : « Ô maître, je ne suis ni la terre, ni l’eau, ni le feu, ni l’air ni l’éther, ni leurs attributs. Je ne suis pas non plus les sens ou l’esprit. Je suis différent d’eux, distinct, je suis l’Au-delà (parama), je suis Shiva, voilà ce que je suis. »

Ravi par ces paroles inspirées par la perception juste, le guru dit : « Grâce à ma vie en méditation (samādhi), je comprends que celui qui réside dans le Mont Kailasa, Shankara, est venu ici en personne. Tu es l’adorable mystère de Shiva incarné devant moi. »

शङ्कराय गुरुपदेशः, गोविन्दस्य विदेहमुक्तिश्च 58. Initiation du disciple Shankara ; le départ du maître
यः शङ्करार्यः गुलवरस्य चरणौ अपूजयत्। तत्त्वम्, आचारं च गोविन्ददेशिकेन्द्रः तस्मै शिष्यवराय अबोधयत्। शङ्करमुनिरपि गुरुं चिराय परया भक्त्या उपासितवान्। यदा गुरुवरः विदेहमुक्त्या स्वे महिम्नि स्थितः अभूत् ततः पर वेदान्तशास्त्रे ग्रन्थान् विरच्य सर्वत्र तत्प्रचारं विधाय काञ्चीपुरे स्थितिमवाप शङ्कराचार्य:।

Prosterné à ses pieds, Shankara vénérait le maître des maîtres. Govinda expliquait la théorie des substances (sānkhya) et les pratiques vertueuses à ce disciple parmi les disciples.

Pendant longtemps, Shankara servit son guru avec une profonde dévotion. Quand Govinda eut quitté son corps, Shankara, à l’unisson avec le Suprême, composa divers textes (Vedanta-shāstra) sur la métaphysique de la « non-dualité » (a-dvaita). Puis, il voyagea dans tout le pays pour diffuser son œuvre et s’installa enfin à Kanchipuram.

उपसंहारः 59. Épilogue
व्रतिकुलगुरोः गोविन्दस्य सिद्धिमाकर्ण्य तस्य पुत्राः चत्वारः वररुच्यादयः भ्रातरः यत्कर्तव्यं तत्कृतवन्तः। ततः परं विद्यया कीर्तिमन्तः ते चत्वारोऽपि स्वे स्वे कर्मणि अवहितधियः जीवने अभिमतां स्थितिमापुः।

Quand les quatre fils de l’ascète, Vararuchi et ses frères, apprirent la nouvelle du départ de Govinda, leur père, qui était aussi leur maître, ils officièrent à tour de rôle les cérémonies funéraires suivant les rites.

Couronnés par la tradition sacrée (vidyā), tous les quatre, conscients de leurs devoirs, suivirent chacun leur parcours de vie et accomplirent pleinement leur dharma.

yogena cittasya padena vācāṃ malaṃ śarīrasya ca vaidyakena।
yo’pākarot taṃ pravaraṃ munīnāṃ patañjaliṃ prāñjalorānato'smi॥
ābāhu puruṣākāraṃ śaṅkhacakrāsidhāriṇam।
sahasraśirasaṃ śvetaṃ praṇamāmi patañjalim॥
Les mains jointes, je m’incline devant Patañjali, le plus noble des sages, lui qui,
par son ouvrage sur le yoga, éloigna les scories de l’esprit,
par son ouvrage sur la grammaire, celles de la parole
et par son ouvrage sur la médecine, celles du corps.
Je m’incline devant Patañjali,
celui dont le haut du corps a forme humaine,
qui brandit une conque, un disque et un sabre,
celui qui est couronné de mille têtes, Patañjali le radieux.
kṣīrasāgaraḥ 1. L’océan de lait

mahālakṣmyāḥ, candramasaḥ, pīyūṣasya, kalpavṛkṣāṇāṁ ca prasūtiṁ cakāra ya kṣīrasāgaraḥ sa ca svacchadukūlasamaprabhaḥ। mandaraparvataṁ manthānaṁ kṛtvā vāsukiṁ ca rajjarūpeṇa ādāya mathanaṁ kṛtvā kila kṣīrasāgarasya navanītasthānīyāḥ lakṣmyādaya prāptāḥ। mandaraparvatena mathanavelāyāṁ gāḍhaṁ kṣubhitaḥ api kṣīrasāgaraḥ antataḥ amṛtadravameva prādāt। tasmin sāgare eva sahasraphaṇāvata śeṣasya upari śayāna lakṣmīpati śrīmannārāyaṇa bhavati।

Paisible, étincelant comme une fine mousseline de soie, l’océan de lait donna naissance à la grande Lakshmi, à la lune, à l’ambroisie et à l’arbre-à-souhaits qui exauce tous les vœux.

En quête d’immortalité, exhortés par Vishnu, les dieux et les démons saisirent le mont Mandara en guise de bâton, Vāsuki, le roi serpent en guise de corde, et ils barattèrent l’océan. Du beurre ainsi obtenu naquirent d’abord Lakshmi et d’autres créatures merveilleuses. Puis, de l’océan de lait brassé avec force par le mont Mandara, émergea enfin, du cœur de ses remous, l’ambroisie, le nectar d’immortalité.

Couché sur cet océan, le grand Nārāyaṇa (Vishnu), protecteur de Lakshmi, reposait majestueusement sur Shesha, le serpent aux milliers d’anneaux.

nārāyaṇasya vapuṣaḥ guruvam 2. Nārāyaṇa devient de plus en plus lourd
kadācit yoganidrāyāṁ nimagnasya viṣṇoḥ vapuṣaḥ garimā pravṛddhaḥ। ataśca śeṣeṇa tasya śaureḥ śarīraṁ voḍhuṁ aśakyam abhūt। mattagajena saṁpīḍitamṛṇālasthitimāpa bhogīndraḥ। dvisahasraṁ netrāṇi tasya sambhrāntāni। dvisahasraṁ jihvāśca vāyum alihan। śeṣaḥ nijasahasramukhebhyaḥ ugraṁ phūtkāraṁ kurvan lakṣitaḥ viṣṇulokavāsibhiḥ sanatkumārādibhiḥ। tatoḥ bhītāste palāyanam akurvan।

Un jour, alors que Vishnu était plongé dans une méditation profonde (yoga-nidrā), son corps devint de plus en plus pesant. Shesha n’arrivait plus à porter Shaura, l’héroïque (Vishnu). Tel une tige de lotus écrasée par un éléphant en rut, ses deux milliers d’yeux se mirent à tournoyer, ses deux milliers de langues à laper l’air. Émettant de violents sifflements par son millier de bouches, il attira l’attention des habitants du royaume de Vishnu, Sanatkumāra et les autres, ceux à la jeunesse éternelle. Pris d’effroi, tous s’enfuirent.

garuḍasya vacāṁsi 3. Paroles de Garuda
sarve yadā adhāvan tadā balī garuḍa gachatu eka eva śeṣasya antikam āyayau। sa ca abhāṣata “he pannageśa। loke taveva prajñāṁ balaṁ dhairyam udāratāṁ ca nānyasya paśyāmi। durnirīkṣyaḥ bhavān viśālām urvīm śirasā bibharti। jagattrayasya pālakaṁ tvam eva vahasi। rāvaṇasūnuṁ śūraṁ meghanādaṁ parājayat yo lakṣmaṇaḥ saḥ tavaiva mūtirtabhedaḥ kila! katham udvignatā iyamāgatā tava?” iti।

Seul le puissant Garuḍa s’approcha de Shesha et dit : « Ô maître des serpents, je ne vois personne dans le monde pour égaler ta connaissance, ta force, ton courage et ta noblesse. À toi seul, tu portes les trois mondes. N’est-ce pas toi qui jadis, incarné en Lakshmana le vaillant, vainquit Meghanāda le puissant, fils de Rāvaṇa, le démon à dix têtes ? Comment peux-tu être aujourd’hui ainsi submergé par la peur ? »

śeṣaḥ babhāṣe 4. Réponse de Shesha
garuḍasya vacanaṁ niśamya prāptadhairyaḥ śeṣaḥ babhāṣe। “muradviṣaḥ iyaṁ mahatī mūrtiḥ pureva mayā adya dhartuṁ na śakyā। mama sattvam anena gṛhītaṁ vā, tasyaiva vapuṣaḥ garimā vivṛddhaḥ vā, iti na jāne” ityevaṁ bruvanneva yadā āsīt pannagendraḥ tadaiva hareḥ śarīrabhāreṇa cacāla। antike sthitaḥ garutmān mandaragauravābhyāṁ nija bujābhyāṁ tasya ālambanam akarot। kiṁ vā jātamiti bhiyā sāgarasambhavā lakṣmīḥ api nijakareṇa niṣpīḍayāmāsa।

À ces mots, Shesha retrouva son calme et dit : « Il m’est impossible de supporter comme jadis le grand corps de Vishnu, l’ennemi du démon Mura, car il est devenu trop lourd. Je ne comprends pas : soit ma force a été absorbée par son poids, soit son poids a beaucoup augmenté ! » Pendant que le roi des serpents Pannagendra (Shesha) parlait, son corps, sous le poids de Hari (Vishnu), celui qui enlève les péchés, se mit à tressaillir. Garuḍa, qui était à ses côtés, le retint aussitôt à l’aide de ses deux bras, aussi puissants que le mont Mandara. Que se passait-il donc ? Prise de peur, Lakshmi, née de l’océan, pressa ses mains l’une contre l’autre.

apagataṁ vapuṣaḥ guruvam 5. Le corps de Nārāyaṇa redevenu léger
tadānīṁ vikasatpadmadalamiva śobhajaṁ pramodabāṣpākulapakṣmayuktam akṣṇoḥ yugaṁ romāmāñcitamūrtiḥ murāriḥ mandam unmīliyāmāsa। ahipatirapi tataḥ paraṁ laghūbhavantīṁ lakṣmīpateḥ mūrtiṁ voḍhuṁ śaśāka। lakṣmīrapi mudamavāpa। viṣṇurathaḥ garuḍaḥ api svasthāne atiṣṭhat।

Alors Murāri, l’ennemi du démon Mura (Vishnu), en extase, ouvrit lentement ses yeux semblables aux pétales de lotus, inondés de larmes de bonheur. Son corps frémit de ravissement. Le poids du protecteur de la déesse Lakshmi (Vishnu) redevint léger et le protecteur des serpents Ahipati (Shesha) put de nouveau le soutenir. Lakshmi fut aussi comblée de bonheur et Garuḍa, la monture de Vishnu, se retira.

śeṣasya praśnaḥ 6. Question de Shesha
pavanāśanendraḥ paramaṁ pumāṁsaṁ bhavatyā praṇamya tanubhārahetuṁ praṣṭum icchukaḥ san vidvitpriyān vyākaraṇānuśiṣṭān śabdān prāyuṅta। “yadi mayi prasādaḥ vartate, yadyahaṁ ca śrotuṁ yogyaḥ tarhi he jagannātha! abhūtapūrvaṁ yat tava vapuṣo gurūtvaṁ sañjātaṁ tadviṣaye kṛpayā vada।”

Pavanashanendra, le roi qui se nourrit d’air (Shesha), désirant ardemment comprendre pourquoi le corps de son maître s’était soudain alourdi se prosterna avec dévotion devant l’Être Suprême et emprunta ces mots aux grands savants avertis : « Si l’état de grâce m’est accordé et si je suis digne de t’écouter, alors ô Maître de l’univers Jagannātha (Vishnu), de grâce, explique-moi pourquoi ton corps est devenu si pesant. »

bhagavānnārāyaṇaḥ uvāca 7. Réponse du Seigneur Nārāyaṇa
bhujageśasya vacanamidamākarṇya smitavadanaḥ mukundaḥ evaṁ babhāṣe — “phaṇīndra। dṛśāṁ sahasre udghāṭya āścaryamidaṁ śṛṇu। yadāhaṁ niśvāsaṁ nirudhya, dhāraṇayā cittaṁ sthirīkṛtya yogamavāpa, tadā māyānaipathyamapanītaṁ, pareśasya śivasya nṛttaṁ ca mayā adṛśyata। tatra nṛttaṁ vitanvataḥ śivasya keśapāśāḥ abhranadītaraṅgamivāsan। bhujayoḥ bhujaṅgahāraḥ, kaṭau dhṛtaṁ karicarmāpi aśobhetām। idaṁ ca nṛttaṁ mayā analpakalpadrumapuṣpavarṣe cidambare hemasabhāntarāle adarśi। munayaḥ, devāḥ, siddhāḥ kinnarāśca astuvan pareśasya nṛttam। yāvat mayā idaṁ nṛttaṁ dṛṣṭaṁ tāvat vapuṣaḥ gauravaṁ tvayā anvabhāvi।”

À ces paroles, Mukunda le libérateur (Vishnu), répondit en souriant : « Ô roi des serpents, Phaṇindra (Shesha) ! Ouvre grand tes milliers d’yeux et écoute ce prodige : après avoir pleinement maîtrisé mon souffle, stabilisé ma conscience et acquis la discipline nécessaire, le voile de l’illusion s’est écarté et Shiva, le seigneur primordial, m’est apparu dansant. Ses boucles de cheveux ondulaient telles les nuées d’une rivière, ses bras étaient ornés d’une guirlande de serpents et sa taille entourée d’une peau d’éléphant. Je vis cette danse sous une pluie de fleurs de l’arbre-à-souhaits (kalpa-druma) dans la salle dorée du temple de Chidambaram. Les sages (muni), les êtres réalisés (siddha), les dieux, les êtres fabuleux, la troupe céleste des kinnara glorifiaient la danse du seigneur primordial. C’est en contemplant cette danse que mon corps est devenu un fardeau pour toi.

śeṣasya prārthanā 8. Prière de Shesha
itthaṁ kathayataḥ hareḥ vacanaṁ śṛṇvataḥ śeṣasya netrābhyām aśrukaṇāḥ galitavantaḥ। śarīre tasya romāñcaḥ jātaḥ। śeṣa uvāca — “śrīśa! tavoktiśravaṇena eva tāṇḍavanṛtyaṁ mayā dṛṣṭamiva anubhavo me jātaḥ। tathāpi aiśaṁ nṛtyaṁ paśyeyamiti balavatī icchā mayi jātā। ataḥ tadarthaṁ yāce tavānumatim।” evaṁ yācamānāya bhujaṅgarājāya punaḥ vismayamādadānaḥ nārāyaṇaḥ kathāmekāṁ madhumadhurayā girā jagāda।

À ces mots, des larmes inondèrent les yeux de Shesha, un frémissement traversa son corps et il s’écria : « Maître ! La simple écoute de tes paroles me donne l’impression d’avoir assisté en personne à la danse cosmique de Shiva (ānanda-tāṇḍava). Toutefois, une envie irrésistible me saisit de contempler de mes propres yeux cette danse divine.

Avec une voix d’une grande douceur, Nārāyaṇa (Vishnu), en réponse au roi des serpents Bhujaṅga-rāja (Shesha) qui, subjugué, le suppliait ainsi, raconta alors cette histoire merveilleuse.

pāṇinicaritam 9. Légende de Panini
“paṇīti kaścit munirāsīt। saḥ pāṇinaṁ kumāram āpa। tasyāpi sutaḥ pāṇina eva। ayaṁ sutaḥ pāṇinaḥ dākṣīm ūḍhavān”। tasyāsīt sūnuḥ pāṇinināmā। pāṇiniḥ tapastepe śivam ārādhayitum। tapasā ugreṇa prītamanāḥ paramaśivaḥ āvirbhūya ḍamaruṁ nava pañca vāram aghoṣayat। te ḍamarupraṇādāḥ śabdāvaleḥ vyākaraṇaṁ cikīrṣoḥ pāṇineḥ caturdaśa śāstrādisūtrāṇyāsan। tāni maheśvarādāgatāni sūtrāṇi māheśvarasūtrāṇi iti prathitānyabhavan। eteṣāṁ sūtrāṇāmādhāreṇa pāṇiniḥ aṣṭādhyāyīgranthaṁ praṇināya। muniḥ kātyāyanaḥ api karkaśatapasā īśvaraṁ prasādya sūtreṣu padārthabodhapravartakaṁ vārttikamvārti ābabandha। savārtikaiḥ sūtraiḥ saṁskṛtya sādhutayā prayuktāni padāni tridivasopānānyabhavan janānām।

Autrefois vivait un sage nommé Pani. Il eut un fils nommé Pāṇina et celui-ci, époux de Dakshi, eut un fils du même nom : Pāṇina. Ce dernier engendra à son tour un fils qu’il nomma Pāṇini. Afin de gagner les faveurs de Shiva, Pāṇini pratiqua l’ascèse. Touché par cette profonde dévotion, Shiva, le seigneur primordial, se manifesta en faisant retentir quatorze fois le tambour (ḍamaru). Ces sons s’incarnèrent en langage et formèrent les quatorze premiers aphorismes du traité de Pāṇini. Transmis par le grand Seigneur (Maheshvara-Shiva), ils devinrent célèbres sous le nom de Maheshvara-sutrāṇi. Développant ces premiers aphorismes, Pāṇini composa un traité de huit chapitres nommé Ashtādhyāyī.

Plus tard, le sage Kātyāyana, lui aussi fervent dévot d’Ishvara (Shiva), put à son tour composer une glose sur cette grammaire.

On dit que ceux qui étudient avec constance et ardeur les règles de ces deux textes et qui en maîtrisent l’emploi des mots gravissent le chemin qui mène au royaume des trois divinités.

śāpaḥ 10. La malédiction
sa sūtrakāraḥ nijasya sūtraprabandhasyopari kātyāyanena vārtikāni praṇītānīti śrutvā bhṛśam akupyat। kālaḥ dhīre'pi mohaṁ karoti kila! prakampitoṣṭhaḥ, paritvartitākṣaḥ, padāhatikampitabhūmibhāgaḥ pāṇiniḥ kātyāyanasya āśramaṁ jagāma। nijāśramam uddiśya āgacchantaṁ pāṇiniṁ svāgatīkartuṁ sapādyapātraḥ kātyāyanaḥ siddhaḥ abhūt। tāvatā vegena āgataḥ pāṇiniḥ taṁ śaśāpa। “vṛṣadhvajānugrahabhājanasya mama prabhāvam avijñāya madīyasūtreṣu vārtikaracanarūpeṇa uktanuktaduruktacintāṁ vṛthā akārṣīḥ, ataḥ tava tanuḥ patedeva iti śāpavākyam udacārayat pāṇiniḥ। kātyāyano'pi etadākarṇaya vivṛddhamanyuḥ tūrṇaṁ taṁ prati śaśāpa — “imāni vārtikānyapi bhagavatprasādādeva āvirbhūtāni iti ajānan bhavān aśapat, ataḥ tavāpi mūrdhā viśīryeta” iti।

Lorsque le créateur de ces aphorismes, Pāṇini, apprit que des commentaires sur son œuvre avaient été composés par Kātyāyana, une vive colère l’envahit. Avec le temps, même le plus patient des hommes peut succomber à l’attachement. Alors, les lèvres tremblantes, roulant des yeux, frappant le sol des pieds, Pāṇini se rendit à l’ermitage (āshrama) de Kātyāyana.

Le voyant approcher, le sage Kātyāyana se présenta aussitôt avec de l’eau pour lui laver les pieds et lui souhaiter la bienvenue mais, à peine arrivé, Pāṇini proféra cette malédiction : « Toi qui ignores la connaissance que j’ai reçue du Seigneur à l’emblème de taureau (Shiva) pour l’ensemble de mon traité de grammaire, comment oses-tu critiquer ce qui est dit, non dit, ou encore, mal dit ? Que ton corps s’effondre ! » Telle fut l’imprécation de Pāṇini.

Kātyāyana fut alors saisi d’une vive colère et jeta à son tour l’anathème suivant : « Ignores-tu donc que, moi aussi, je suis le truchement du Seigneur ? Et pourtant tu m’as maudit. Que ton crâne alors se brise ! »

śeṣasya avatāraḥ 11. Incarnation de Shesha
ekasyāṁ trayodaśyāṁ tithau imau munī śāpavisṛṣṭadehau santau paśūnāṁ patyuḥ padam āśrayetām। adbhutabodhabhājoḥ ācāryoḥ anayoḥ paralokayātrām ālocayantaḥ tataḥ prabhṛti mahāntaḥ vaiyākaraṇāḥ tasyāṁ tithau śāstraṁ na prasajanti। tataḥ paraṁ vyāghrabhūtiḥ śvobhūtiśca sūtravārtikānāṁ vivaraṇaṁ cakratuḥ। “he bhogīndra! aśeṣavidvajjanadurgrahāṇāṁ savārtikānāṁ sūtrāṇāṁ mahadekaṁ bhāṣyaṁ tvayā racanīyamiti bhaktarakṣī nīlakaṇṭhaḥ tava niyogaṁ kariṣyati। yadā tasya anujñā prāpyate tadā bhuvamavatīrya candramauleḥ netrotsavaṁ nṛttaṁ cidambarakṣetre drakṣyasi।” evaṁ muraharasya vacanāt mudamavāpa phaṇīndraḥ। dīrghakālāt paraṁ tripuraharasya harasya niyogaṁ saṁprāpya aṁśataḥ bhūloke avatāraṁ kartuṁ sajjaḥ abhavat śeṣaḥ।

Le treizième jour d’une demi-lunaison, ces deux sages (muni) aux corps maudits quittèrent le monde et rejoignirent Pashupati, le maître des âmes (Shiva). C’est la raison pour laquelle, le treizième jour de demi-lunaison, en souvenir de l’ultime voyage vers la lumière de ces deux maîtres, les éminents grammairiens ne s’adonnent plus jamais aux débats critiques sur ces traités.

Bien plus tard, deux autres sages, Vyāghrabhūti et Shvobhūti, abordèrent cette œuvre. Mais c’est en vain qu’ils tentèrent de commenter les deux traités.

Une fois cette parabole terminée, Vishnu reprit : « Ô Bhogindra (Shesha), seigneur aux multiples anneaux, tu vas créer pour moi un traité de grammaire accessible à tous. Nīlakaṇṭha, le dieu à la gorge bleue (Shiva), protecteur des dévots, t’en donnera l’ordre. Tu t’incarneras à Chidambaram, et tu verras de tes propres yeux émerveillés la danse cosmique de Chandramauli, celui qui porte la lune en diadème (Shiva). À ces paroles de Murahari (Vishnu), l’ennemi du démon Mura, Phanindra, le roi des serpents (Shesha) fut comblé de bonheur.

Une longue période s’écoula ensuite, puis un jour Shesha reçut enfin l’ordre tant attendu de la bouche même de Tripura-hara, le destructeur de la triple cité construite dans les nuages (Shiva). Il se sentait prêt à s’incarner dans le monde terrestre.

apahatavairaṁ vanam 12. Une forêt sans animosité
bhūtale jananocitam ārṣaṁ vaṁśam īkṣituṁ vanamekam adṛśyaḥ san anantaḥ avikṣat। tasmin vane jantavaḥ parasparaṁ vismṛtavairāḥ āsan। gajarājaḥ kesaridaṣṭrāṁ vyācakarṣa। mayūrāḥ atapabhītān pannagān nijagarutā pālayanti sma। dvīpinī rasanayā parilihya govatsāya stanyama rpayati sma। araṇyabiḍālī mūṣikārbhakaṁ himabhītaṁ rakṣituṁ taṁ nijamukhena gṛhītvā agasya mūlakoṭaraṁ nayati sma। kṛṣṇamṛgāḥ yāgā nuṣṭhānāya darbhān samarpitavantaḥ। hastī ca puṣkarāt jalamāhṛtya anuṣṭānāya prayacchati sma।

C’est invisible qu’Ananta (Shesha), le serpent éternel, entra dans une forêt à la recherche d’une mère digne de donner naissance à une filiation de sages visionnaires (rishis). Dans cette forêt, les créatures avaient oublié toute animosité. Le roi des éléphants et le lion aux dents acérées jouaient ensemble. Les paons protégeaient de leur plumage les serpents qui redoutaient la chaleur torride. La panthère, tout en léchant la génisse, lui offrait sa mamelle. Le chat sauvage prenait dans sa gueule le souriceau effrayé par la neige, et, pour le protéger, le déposait au creux de la racine d’un arbre. Les antilopes noires rassemblaient les gerbes de kusha pour servir d’offrande, et l’éléphant, du bout de sa trompe, apportait l’eau nécessaire à l’accomplissement des rites.

goṇikā 13. Goṇikā
etādṛśe vane goṇikā iti munikanyā śeṣeṇa dadṛśe। guṇīsindhuḥ sā putranimittaṁ daruṇena tapasā divasāni yāpayati sma। pariśuddhe tāpasakule jātāṁ tāṁ samīkṣya iyameva mama mātā iti manasā antataḥ niranaiṣīt। sahasrakaravate arghyaṁ dātuṁ pūtam ambhaḥ añjalipuṭe vinidhāya nayane nimīlya bhagavantaṁ bhāskaraṁ goṇikā hṛdi dhyātavatī। ‘prājñaṁ suta marpaya me’ iti antaḥ prārthayantī sthitavatī sā। tadā arkasya anumatiṁ prāpya tasyāḥ añjaligarbhe pannageśaḥ śeṣaḥ prāviśat।

C’est dans cette forêt paisible que Shesha vit une femme nommée Gonikā, fille d’un sage. Océan de vertus, désireuse d’avoir un fils, elle consacrait ses journées à une ascèse sévère. En l’observant, Shesha se dit que cette femme, issue d’une lignée d’ascètes des plus pures, serait sa mère. Mille fois Gonikā, tenant dans le creux de ses mains de l’eau purifiée, les avaient levées vers le ciel en guise d’offrande. Les yeux fermés, elle méditait dans son cœur qu’elle tournait vers le lumineux dieu du Soleil, Bhāskara. « Donne-moi un fils plein de sagesse ! » priait-elle en silence, demeurant immobile. Voici comment un jour, rendant grâce au Soleil (Arka), apparut le serpent Shesha dans ses mains jointes en forme de matrice.

jātaḥ patajjali 14. La naissance de Patañjali
yadā ca Goṇikā añjaligataṁ jalam utkṣeptum udyatā tadā añjalitaḥ śeṣaḥ tāpasākṛtiḥ bhūmau papāta। purataḥ navārkamiva sthitaṁ tāpasaṁ śeṣaṁ Goṇikā dadarśa। śarīraṁ bhasmāvaguṇṭhita māsit। jaṭābharaṁ mṛgājinaṁ ca bibharti sma anantasya pārthivamūrtiḥ। sphaṭikamālāṁ rudrākṣamālāṁ ca sa dharati sma। ‘pāvakatejāḥputra eṣa mama puṇyavipākāt’ iti muditā sā tasyāntika mupetya mūrdhni ajighrat munikumāraveṣaṁ śeṣam। so'pi putralābhasukhānāmni samudre majjantīṁ jananīṁ praṇanāma। abhivadituṁ praṇa tasya tasya karṇe tvaṁ patañjaliḥ iti nāmā karot sā। ‘añjalitaḥ patann’abhavat ityataḥ idaṁ nāma iti kathayantī tasya abhivādanaṁ svyakarot। praṇamyotthitaḥ patañjaliḥ — “cintitaḥ tvadupakaṇṭhamm upeyām” ityudīrya tapase calitaḥ।

Après que Gonikā eut lancé l’eau vers le ciel, Shesha apparut au creux de ses mains dont il tomba aussitôt, puis se releva devant elle sous l’apparence humaine d’un jeune ascète, les mains jointes, rayonnant comme le soleil levant. Son corps était couvert de cendres. Coiffé d’un chignon tressé, vêtu d’une peau d’antilope noire, il portait un collier de cristal de roche (sphatika) et un chapelet de perles rudra. Il avait l’aspect terrestre d’Ananta, le serpent éternel (Shesha). Elle rendit grâce : « Voilà mon fils, Feu purificateur, reçu en récompense ». S’approchant de lui, elle huma sa tête et, submergée de bonheur, se pencha à l’oreille de celui qui était tombé au creux de ses mains et lui donna le nom : Patañjali. À ce signe de reconnaissance maternelle, Shesha se prosterna devant elle, se leva et déclara : « Je porterai le nom que tu as prononcé ». Puis il partit dans la forêt mener une vie d’ascèse.

patañjaleḥ tapaḥ 15. L’ascèse de Patañjali
dakṣiṇodadhitaṭe praśānte kasmiṁścana sthāne candracūḍamuddiśya dāruṇe tapasi sa tasthau। caraṇāṅgulimekāmeva bhuvi nidhāya sthita āsīt saḥ। svaṁ bhujaṁ ca ūrdhvamutkṣipya ūrdhvamutkṣipya sūryameva īśamāṇaḥpañca bhiragnibhiḥ veṣṭitaḥ san taponuṣṭhānanirataḥ abhavat patañjaliḥ। tapaḥ paraiḥ bhakṣayitavyāni kandamūlaparṇyānyapi apāsya vāyumevābhyavaharan kaṭhoraṁ tapaḥ cacāra saḥ। prāṇarodhena kuṇḍalinyāḥ śakteḥ uddhodhane'pi saḥ anāyāsena kṣamaḥ abhavat। ‘tat tapaḥ dalayata’ iti amaravārajatāṅgīḥ prairayan।

Dans le Sud, au bord de l’océan, l’esprit concentré sur Chandra-Chuda, le dieu qui porte la lune en diadème (Shiva), Patañjali s’adonnait à une ascèse d’une rigueur impressionnante. Debout immobile, le pied posé sur un seul orteil, un bras levé, le regard tourné vers le soleil, il était entouré des cinq feux rituels. Son austérité était extrême. Renonçant jusqu’aux racines, feuilles et bulbes, il ne se nourrissait que de vent. Aussi, par la rétention de son souffle put-il aisément contrôler la force réveillée de la Kundalini lovée. Cette ascèse du fils de Gonikā révélait la pureté de sa lignée de grands sages. Inquiet de cette force extraordinaire, Indra, l’élu des immortels, appela les nymphes célestes et leur dit : « Allez rompre cette ascèse ! »

vikārahetau avikriyaḥ 16. L’ascèse inaltérée
subhruvastāḥ tatrāvirbhūya tasya purastāt nanṛtuḥ। kāścana tāsu vīṇāvādyānekāni avādayan। punaḥ kāścit dhṛtānekavidhābharaṇāḥ tasya purastāt krīḍitavatyaḥ। dhṛṣṭāḥ anyāḥ kāścana tasya sparśanamāliṅganamapyakārṣuḥ। parantu etābhiḥ kriyābhiḥ patañjaliḥ kiñcidapi na cacāla। tāsāṁ devāṅganānāṁ sarve'pi prayatnāḥ viphalāḥ ajaniṣata। ito'dhikaṁ tasya vittālane yatnaḥ kriyeta cet śapedasmān iti bhiyā tāḥ tataḥ apacakramatuḥ।

Ainsi des jeunes femmes aux beaux sourcils se présentèrent devant Patañjali et se mirent à danser. Les unes jouaient de la vina et d’autres, de toutes sortes d’instruments de musique. Certaines, parées d’une multitude de somptueux bijoux, jouaient de leurs grâces. D’autres encore, les plus audacieuses, cherchant à le toucher, l’enlaçaient. Mais en dépit de ce badinage, Patañjali restait impassible. Toutes les tentatives de ces femmes aux corps divins furent vaines. Constatant l’échec de leurs tentatives de séduction et dans la crainte d’une malédiction si elles persévéraient, elles s’enfuirent effrayées.

śivasya prādurbhāvaḥ 17. Épiphanie de Shiva
svarlokasthāḥ śatamakhaprabhṛtayaḥ api patañjaleḥ tapojiṣṭhāṁ vīkṣya harṣamavāpya puṣpavarṣamakārṣuḥ tasyopari। atiduṣkaraṁ patañjaleḥ tapaḥ vīkṣya taruṇenduśekharaḥ paramaśivaḥ api kailāsagauraṁ vṛṣamāruhya taducitaṁ varaṁ pradātuṁ tatsamakṣamāvirabhūt।

Transportés de joie devant la force d’ascèse de Patañjali, les habitants du ciel firent tomber sur lui une pluie de fleurs. Du Mont Kailāsa, le suprême Shiva, orné du jeune croissant de lune, témoin lui aussi de la pureté de son ascèse, chevauchant le taureau blanc, se manifesta aux yeux de Patañjali afin de lui accorder sa juste bénédiction.

patañjaleḥ śivastutiḥ 18. Louanges de Patañjali à Shiva

śailakanyayā sahitaṁ candraśekharaṁ purataḥ vīkṣya rabhasāt āsanāt udatiṣṭhat anamacca patañjaliḥ। pareśasya upāgamena harṣavismayābhyāṁ saḥ stimitaḥ jātaḥ, tathāpi bhaktiyantritaḥ saḥ bhuvi daṇḍavat praṇipātaṁ cakāra। praṇipatya samutthitaḥ mūrdhni kṛtāñjaliḥ patañjaliḥ bahudhā īśvaram astaut।

“evamevādvayaṁ saccitsukhalakṣaṁ śivasvarūpaṁ tvaṁ tathāpi vidhiviṣṇuharāḥ iti mūrtibhedamātramidam। indubhūṣaṇam atisundaraṁ tvadvapuḥ hadaye me sadāstu। pitṛkānananartakaścedapi tava guṇāḥ pāvanāḥ eva। tava aruṇena padāmbujena mama manaḥ śuciṁ karotu। bhāsitoddhūlitaṁ, bhujagābharaṇaṁ tava bhuñjāntaramahaṁ bhaje। kālakaṇṭhaḥ! kalimocana! namaste namaste।”

À la vue de Chandra-Shekhara, le dieu qui porte la lune en diadème (Shiva), accompagné de son épouse Pārvati, la fille des montagnes, Patañjali se tourna prestement vers eux et rendit hommage au couple divin. Heureux et émerveillé par l’arrivée du seigneur suprême Paresha (Shiva), Patañjali s’immobilisa un instant puis, poussé par un élan de dévotion, se prosterna face contre terre. Il se redressa ensuite, joignit ses mains au-dessus de la tête et chanta la gloire du seigneur de mille manières.

« Ô toi, Shiva le bienfaisant, tu es Un (a-dvayam), tu as des dons exceptionnels ! Tu te manifestes à ton gré sous les traits de Brahmā, Vishnu ou Shiva. Que ton incommensurable beauté, parée du joyau de la lune, reste à jamais gravée dans mon cœur ! Tu restes immaculé, même quand tu danses dans les forêts des mânes, et par ton pied teinté de rouge, semblable au lotus, tu purifies mon esprit ! Que le serpent recouvert de cendres que tu portes en guise de bracelet reçoive aussi mes plus fervents hommages ! Ô toi, à la gorge sombre (kāla-kantha), ô sauveur de l’époque sombre (kali), je m’incline devant toi ! »

varadvayaṁ 19. La bénédiction de Shiva
patañjaleḥ stutyā prītaḥ parameśvaraḥ – “śeṣa tava tapasā toṣitaḥ ahaṁ varaṁ tavābhīṣṭaṁ vitarītumiha āgataḥ asmi। acireṇa vṛṇīṣva। tava santi anekāni kāryāṇi bhuvi” ityāha। īśasya vacaḥ śrutvā nijaṁ caritam āditaḥ smaran prathamaṁ padavārtikabhāṣyanirmitau pāṭavam abhyācata patañjaliḥ। adha jagattrayaprabhoḥ naṭanāvalokayogyatāmapi papraccha muniḥ। mṛḍo'pi tathāstviti varayugalaṁ prādāt। punaścā bravīt – “ayi vatsa। kānanādhvanā cidambarābhidhaṁ nagaraṁ vraja, yatrāhaṁ tvadarthaṁ tāṇḍavaṁ nṛtyaṁ kariṣyāmi” iti। evamuktvā parameśvare tirohite sati patañjaliḥ cidambaraṁ prati prātiṣṭhata।

Le dieu suprême Parameshvara (Shiva), ému par ces louanges, lui répondit : « Shesha, comblé par ton ascèse, je suis venu ici pour exaucer ta prière. Agis sans tarder. Plusieurs missions t’attendent. » À ces mots, se rappelant l’origine de sa naissance, Bhogindra (Shesha), le roi des serpents, exprima aussitôt le souhait de rédiger une œuvre fondée sur le traité de grammaire de Pāṇini et son commentaire rédigé par Kātyāyana. Le sage Patañjali ajouta alors : « Accorde-moi aussi la grâce de voir la danse du Maître des trois mondes (Shiva) ! » « Réjouis-toi, répondit Shiva, ta double requête sera exaucée. Mon enfant, traverse les forêts, marche jusqu’à la ville nommée Chidambaram. Là, pour toi, j’exécuterai la danse cosmique (tāṇḍava) ! » Le Seigneur suprême disparut à ces mots et Patañjali se mit en route pour Chidambaram.

cidambarayātrā 20. Le voyage à Chidambaram
vanādvanāntaraṁ praviśya, āśramāccāśramāntaraṁ vrajan saḥ yātrāṁ cakāra। pathi puṣpasañcayaiḥ vanadrumāḥ tamapūjayat। caṭulākṣāḥ kuraṅgaśāvakāḥ asmadīyo'yamiti matvā prītyā tamanvadhāvan। madhuradhvanayaḥ pikāśca tamanandayan। evaṁ gacchatā tena cidambaraṁ puraṁ dṛṣṭam। tacca nagaraṁ śivagaṇaiḥ vṛtamāsīt। śivatāṇḍavasya pūrvasajjārthaṁ tatra āgatāstesyuriti muniḥ acintayat। teṣu kecana śivārcanārthaṁ kusumāharaṇodyatāḥ āsan। anye kecana sarpabileṣu hastaṁ, prasārya āśutoṣasya paritoṣāya nūtanaṁ nāgābharaṇaṁ saṅgṛhṇantaḥ āsan। kecana bilvapatrasaṅgaharatāḥ apare ca kecana karakalitarudrākṣamālāḥ śivadhyānaparā lakṣitāḥ।

Quittant une forêt pour en traverser une autre, allant de refuge en refuge, Shesha accomplit ce voyage. Tout au long du chemin, les grands arbres l’arrosaient d’une pluie de fleurs en signe d’hommage. L’accueillant comme l’un des leurs, les petits des antilopes aux grands yeux innocents lui couraient après, pleins de tendresse. Les doux chants des coucous rythmaient son pas. Cheminant ainsi, il arriva dans la ville de Chidambaram.

Cette ville était remplie d’une foule de fidèles de Shiva. Le sage Patañjali se dit alors que tous étaient venus assister aux préparatifs de la danse cosmique (tāṇḍava). Certains attendaient les mains chargées de fleurs. D’autres, après avoir plongé le bras vers la terre, s’étaient saisis de serpents qu’ils offriraient au seigneur Āshutosha (Shiva) en guise de bracelets. D’autres encore tenaient des feuilles sacrées de bilva, et enfin, certains dévots de Shiva, plongés dans une méditation profonde, portaient des chapelets de rudras.

vyāghrapādaḥ 21. Vyāghrapāda, le sage aux pattes de tigre
anye’pi janāḥ nāṭyaṁ naṭeśasya cidambare bhaviṣyati iti vijñāya tadabhimukhamāgacchantaḥ āsan। yadā nagaraṁ praviṣṭaṁ patañjalinā tasya sabhājanārtham arghyapādyādibhiḥ saha śivabhaktaśiromaṇiḥ vyāghrapādamuniḥ siddhaḥ āsīt। tasya saparyāṁ svīkṛtya patañjaliḥ tena saha gāḍhaṁ sakhyamapi prāptavān। etau munī kanakasabhāṁ prati jagmatuḥ yatra śivasya naṭanaṁ bhaviṣyati।

Ayant appris que Shiva en personne allait danser à Chidambaram, une foule immense se pressa vers la cité. Là, le grand dévot de Shiva, le sage érudit (shiromani) Vyāghrapāda attendait tout spécialement Patañjali. Sensible à cette marque d’attention, celui-ci se prit d’une profonde amitié pour lui. Ensemble, les deux sages se dirigèrent alors vers le théâtre à la coupole dorée (kanaka-sabhā) sous laquelle danserait Shiva.

hemasabhā, sabhāsadaśca 22. Le théâtre de la danse et l’assistance
giriśasya tāṇḍavāya vāsavādibhiḥ coditaḥ viśvakarmā hāṭakamaryī sabhāmekāṁ nirmame bhuvi cidambarakṣetre। tatra vidyamānāḥ kāñcanastambhāḥ meruparvata ivonnatā āsan। sundarasvarṇarañjitatoraṇaiḥ sā sabhā alaṅkṛtā āsīt। maṇimayyaḥ devatāpratimāḥ tatra nirmitā āsan। sabhāyāḥ bhūmau anekavidhāni vicitrāṇi prāṇināṁ manuṣyāṇāṁ ca citrāṇi likhitā nyāsan। etādṛśīṁ harthā sabhā maviśat patañjaliḥ vyāghrapapadena muninā saha। jaṅgamaḥ tapassamuccayaḥ iva śivabhakteḥ mūrtarūpamiva ṛṣigaṇaḥ api sabhāṁ prāviśat। pūrvameva nagaramāgatāḥ śivagaṇā api bhuvi manuṣyān vaghorarūpeṇa bhāyayantaḥ itaḥ tataḥ sañcarantaḥ ante sabhā prāviśuḥ।

Vishvakarman, l’architecte de l’univers, avait construit sur la terre à l’injonction des dieux une cour surmontée d’une coupole dorée destinée à la danse du Seigneur des montagnes, Girisha (Shiva). S’y dressaient des colonnes d’or, rehaussées de belles couleurs, aussi hautes que le mont Meru. Des statues de divinités étaient couvertes de pierres précieuses. Sur le sol étaient dessinés de magnifiques motifs de toutes sortes de créatures.

Accompagné du sage Vyāghrapāda, Patañjali pénétra dans cette cour somptueuse. Un groupe de prêtres shivaïtes (jangamas), d’ascètes, de fidèles du Seigneur Shiva et de sages (rishis) y entrèrent également. Descendus sur terre et arrivés plus tôt dans la ville, couraient çà et là les serviteurs de Shiva (ganas) aux formes horribles et abominables. Tous entrèrent dans la cour. Enfin, une foule innombrable d’habitants venus des villes et des villages proches de Chidambaram se bouscula pour assister à la danse du Seigneur.

devā api darśanotsukāḥ 23. Les dieux aussi sont impatients de le voir
bhūtanāthanaṭanaṁ draṣṭumicchukānāṁ bhūtale avataratāṁ divaukasāṁ darśanāya manujāḥ utsukāḥ abhavan। meṣavaravāha catuśśṛṅgaḥ ujjvalaśikhaḥ bāhusaptakaḥ tripāt hutāśanaḥ prathamam āyayau। mahāsibhāsitaṁ mahiṣavāhanaṁ pāśahastaṁ udagradaṁṣṭram antakamambare narā dadṛśire। makaravāhanaṁ varuṇaṁ nirīkṣya narāḥ tattrasuḥ।puṣpakavimāne gadojjvalabhujaḥ kinnarādhipaḥ svargābharaṇasuśobhitaḥ kuberaḥ āgacchat।pṛṣatam adhiruhya pāṁsuketanaḥ yaḥ āgataḥ taṁ dṛṣṭvā ayaṁ laṅkāpurīdāhakasya kapeḥ janakaḥ iti avagatavantaḥ manuṣyāḥ।deveśaḥ indraḥ airāvataṁ samāruhya devalokastrīgaṇahastagataccatracāmaraiḥ parisevitaḥ samāgataḥ।

Cette assemblée de mortels observait avec curiosité une multitude de dieux descendre sur terre, avides de voir la danse du Seigneur de la Création Bhuta-nātha (Shiva). Hutāshana, le dieu du Feu qui consume l’oblation, arriva le premier sur son bélier fabuleux aux quatre cornes, à la touffe enflammée, aux sept bras et à trois pattes. Les hommes virent descendre du ciel Antaka, la mort personnifiée, aux deux dents acérées, brandissant une grande épée fulgurante, chevauchant un buffle, un lacet à la main. Ils tremblèrent d’épouvante à l’apparition de Varuna, gardien de l’ordre céleste, sur sa monture de crocodile (makara). Kubera, le chef des génies kinnaras, paré d’ornements d’or, une massue à la main, arriva sur son char fleuri Pushpaka. À la vue d’un être chevauchant une antilope au fanion moucheté, les hommes reconnurent Vāyu, le dieu du vent, père du singe Hanuman, celui qui jadis avait brûlé la cité de Lanka. Indra, le roi des dieux, arriva enfin sur son grand éléphant blanc Airāvata, accompagné de nymphes célestes qui le protégeaient à l’aide d’éventails et d’ombrelles.

naṭanāyakasya āgamanam 24. L’arrivée du maître de la danse
tataḥ paraṁ śūlapāṇiḥ vṛṣavāhanaḥ candraśekharaḥ haraḥ prādurāsa umayā saha। nijatātasya nartanaṁ draṣṭuṁ ṣaṇmukhaḥ gaṇeśaścāpi tatropasthitau āstām। hemasabhābhimukhaṁ yadā śivaḥ gacchati sma tadā śaṅkhadundubhimaddalamṛdaṅgaḥdhvanayaḥ tatra utpāditā yena utsavasya vātāvaraṇaṁ nirmitabhūtam। śivagaṇaiḥ vṛtaḥ devairāvṛtaḥ pārvatyā gaṇeśena ṣaṇmukhena ca saha cidambarasya hemasabhāṁ prāviśat śivaḥ।

Accompagné d’Umā (Pārvati), Hara (Shiva) apparut sur son taureau, brandissant une lance, portant la lune en diadème. Leurs fils Shan-mukha, le dieu aux six têtes, et Ganesha, le seigneur de la troupe des serviteurs, étaient aussi impatients de voir la danse de leur père. Lorsque Shiva s’avança vers la cour sous la coupole dorée (hema-sabhā), les sons de conque, des tambours dundubhi, maddala et mridanga retentirent pour ouvrir les joyeuses festivités. Shiva se tint alors en toute majesté au cœur du temple de Chidambaram, entouré de sa troupe, des dieux, de Pārvati, de Ganesha et de Shan-mukha.

naṭanasiddhatā 25. Les préparatifs de la danse
sā sabhā tāpasapramathadevamānavaiḥ sāndritā vilasati sma। tasyāṁ sabhāyāṁ praviṣṭaḥ śivaḥ patañjaliprabhṛtibhiḥ ṛṣibhiḥ anyaiśca tatropasthitaiḥ nartituṁ prārthitaḥ। śivo'pi nirīkṣyatāṁ mama nartajam iti vadan nṛtyavedikām ārūḍhavān।yadā giriśaḥ nartitumudyataḥ tadā māstu śabdaḥ iti udyatavetraḥ nandī jagat atarjayat। nandinaḥ tarjanāt bhūtanāthajaṭanekṣaṇakutūhalena ca sāndraḥ janasamūhaḥ tūṣṇīmatiṣṭhat।māsaṁcakṣuṇā nṛtyamidaṁ vīkṣituṁ na śakyamiti kṛtvā upasthitebhyaḥ sarvebhyaḥharaḥhivyāhapti prādāt।tasmin nṛtye mṛdvaṅga mavādayat hariḥ। kamalāsanaḥ tālavādyaṁ prāvartayat। vīṇāvādanam akarot sarasvatī। vaṁśinādaṁ kṛtavān mahendraḥ।

Comble, la cour resplendissait d’éminents ascètes, de dieux et d’hommes. Dès l’entrée de Shiva, Patañjali et ses semblables le prièrent de danser. Ce dernier monta sur l’estrade et dit : « Voyez ma danse ! » Alors qu’il s’apprêtait à commencer, Nandin, le taureau, premier assistant de Shiva, levant son bâton dans un grand mugissement, imposa le silence à l’assemblée. À cette brusque injonction, le Seigneur de la Création eut un instant d’étonnement et la foule en fut stupéfaite. En effet, nulle créature terrestre, aux yeux charnels, n’est apte à voir cette danse. Aussi Hara (Shiva) accorda-t-il la vision divine à tous les spectateurs.

Alors chacun saisit son instrument pour accompagner la danse : Hari (Vishnu), le tambour (mridanga), Brahmā le créateur, assis en position du lotus, les cymbales (tāla), son épouse Sarasvatî, déesse de la sagesse, de la parole sacrée et de la science, la vinā, et Indra, le roi des dieux, la flûte.

śivatāṇḍavam 26. La danse de Shiva
tataḥ paraṃ śivasya tāntyadbhṛtya pravṛttam। sapadi javāḥ jartajaratasya śivasya jaṭāndrālāpa chādākaramarthijam apaśyan। tūpararaṇalasya dhvajimapi śrutavantaste। jartajajajitagharmavārikaṇeja virijāvallabhasya tharīre'vaguyitataṃ bhasma śobhate sma। jartakandrāraṇeja tasya ṅagnate virājamājaladrākṣamālā yadā ttichalā abhavat, tadā vindrīṇījā ladrākṣāṇāṃ saṅgahaṇe kṛtatvarā adṛśyanta śivachāṇā matāśca। śivasya pādatāḍitā dharā akampata। maṇḍalaptamaṇa yadā cakāra candraśekharaḥ, tahā tasya mastatkanyastāyāḥ vaṅgāyāḥ kaṇaiḥ prokṣitāḥ santaḥ janāḥ thītatāṃ puṇyadyālaanta। jartajavelāyām uthataiṅattaraṇayasya śivasya hnāntiḥ jagad vyāpnoti sma। tāṇḍavavīkṣaṇeja apasāritamohavaraṇāḥ ṛṣayaḥ sarvaṃ jagat śivamayaṃ dahaśuḥ। itthaṃ pravṛttaṃ jagatpateḥ jaṭajaṃ vīkṣya bhaktibhāratuliteja cetasā akhilāḥ śarīriṇaḥ taṃ stutavaltaḥ। stutyā prītaḥ so'pi ambikāpatiḥ sarvālapi śreyasā samayojayat।

La danse cosmique de Shiva commença. Aussitôt les gens virent le Seigneur, absorbé dans sa danse. Son chignon touchait le ciel. Ses bracelets de chevilles tintaient joyeusement. Sous l’effet de la danse, ruisselant de gouttes de sueur, recouvert de cendres, le corps du préféré de Pārvati (Shiva) resplendissait. Et quand le collier de perles (rudrāksha) qui flamboyait à son cou fut brisé, la troupe des fidèles et de ses dévots regarda avec convoitise les graines éparpillées çà et là. Frappée par le pied de Shiva, la terre tremblait. Alors que Chandra-Shekhara (Shiva), couronné de la lune, évoluait en cercle, le Gange céleste se déversant sur sa chevelure, aspergea les saints hommes et leur apporta fraîcheur et purification. La beauté de Shiva dansant, un pied levé, inonda le monde.

Les sages contemplèrent alors le monde entier imprégné de Shiva, débarrassé du voile de l’illusion. À la vue de ce spectacle offert par le Protecteur du monde (Shiva), toutes les créatures vivantes, le cœur frappé par une forte dévotion, chantèrent ses louanges. En retour, le protecteur d’Ambika (Shiva), comblé par leur ferveur, les unit tous en un bonheur suprême.

śa bhāvayati śambhuḥ 27. La bénédiction de Shambhu (Shiva)
evajirvartitatṛtyaḥ śivamadhurayāvirājāgeśaṃpatañjñatiavadat – “he phaṇīśa।padathāñjavārtiktājā bhāṣyaṃ kṛtvā, tacca bodhayitvā divaṃ vraja” iti। patajjalimevam ājñapyaḥ anyāṃścaanugṛhyajaurcāṃsārkavidhiharigaṇaiḥ dha śambhuḥ tiro'bhūt। tatra sthitāḥ ṛṣayaḥ sarve'pi tāṇḍavahatyadarśajasya avasaraṃ kvalpitavantaṃ patañjalim astuvan।

Une fois la danse accomplie, d’une voix douce, Shiva s’adressa au seigneur des serpents Nāgesha (Patañjali) : « Ô Phanisha, quand tu auras rédigé le commentaire sur les traités grammaticaux, emprunte le chemin du ciel ! » Puis, il bénit l’assemblée et s’en alla avec son épouse Gauri (Pārvati), suivis de Vidhi (Brahmā), Hari (Vishnu) et de ses troupes.

Tous les sages visionnaires présents chantèrent alors les louanges de Patañjali qui leur avait offert l’occasion inespérée de voir la danse cosmique (ānanda-tāṇḍava) de Shiva.

naṭarājapūjā 28. Célébration (pûjā) du roi de la danse, Natarāja (Shiva)
yadā tridaśavrajaḥ candramauliścāpi prātiṣṭhata, tadā patajjaliḥ vyāghrapādaśca tasmin eva cidambarakṣetre naṭarājasya citramekaṁ lilikhuḥ। adhunāpi tābhyāṁ vilikhitaṁ cidambareśaṁ naṭeśaṁ vīkṣya janāḥ apahatakaluṣāḥ avāddhidhati bhavābdhivilaṅghanakṣamatvaṁ dadhati।

Après le départ de Chandra-Mauli, qui porte la lune en diadème (Shiva) et de la troupe des trente, les sages Patañjali et Vyāghrapāda immortalisèrent cette danse grâce à un dessin exceptionnel (chitram) dans ce lieu-même de Chidambaram. Aujourd’hui encore, quiconque contemple Natarāja, représentation du Seigneur originel de la danse, est lavé de ses impuretés et trouve la force de traverser l’océan de la vie, touché par Bhava, l’émotion artistique qui conduit à Shiva.

mahābhāṣyaracanam 29. La composition du Grand commentaire (Mahābhāshya) sur la grammaire de Pānini
kātyāyanena viracitaṁ pāṇinikṛteḥ vārtikamavalokya jagadupakṛtaye acireṇa mahātmā patañjaliḥ mahadekaṁ bhāṣyaṁ cakāra। sahasraṁ munayaḥ tadbhāṣyaṁ pipaṭhiṣavaḥ tamanuyayuḥ। guruparicaraṇāt ṛte kathaṁ sulabhā bhavati vidyā?

Après la lecture de la critique de Kātyāyana sur l’œuvre grammaticale de Pānini, Patañjali, cet immense érudit à la grande âme, se hâta à son tour de composer un commentaire au service du monde. Mille sages ayant fait vœu de silence (muni) se rassemblèrent autour de lui pour recevoir son enseignement. Car, sans maître, comment accéder à la connaissance ?

bhāṣyapāṭhanam, tatra niyamaḥ 30. La lecture du Mahābhāshya, la règle à respecter

pāṭhayituṁ sajjaḥ patañjalirapi javanikāmekāṁ vitatya vapuḥ tasya pṛṣṭhataḥ gūḍhaṁ kṛtvā avadat – “yaḥ imāṁ tiraskariṇīmudasy paśyet, sa mama priyaḥ na bhavati” iti। punarapi vacanamidam abhidhāya tāpasarūpaṁ vihāya phaṇipatirūpaṁ svīcakāra patañjaliḥ।

śāntimantrapurassaraṁ budhāḥ śiṣyāḥ paṭhanasya ārambhaṁ cakruḥ। karadhṛtapustakāste uccakaiḥ bhāṣyaṁ peṭhuḥ।sukhayā vākyabhaṅgyā dukhagamapadārthabodhāya udacārayat vacanāni patañjaliḥ। ahipateḥ bhaṇitiḥ budhāvalīnāṁ samastaṁ tamaḥ apanayati sma। paricitagautamajaiminiprabandhaiḥ taiḥ kriyamāṇānām anuyogānāṁ yuktibhiḥ iddhayā girā samādhāna mavadat bhagavān mahābhāṣyakāraḥ।

Sur le point d’enseigner, Patañjali tira un rideau, se glissa derrière et dit : « Celui qui lève ce voile ne pourra plus prétendre à rester mon disciple bien-aimé. Après avoir répété une nouvelle fois ces paroles, Patañjali abandonna sa forme d’ascète pour reprendre celle du Protecteur des serpents, Phanipati (Shesha).

Après l’invocation préliminaire, le shanti-mantra, les disciples avertis commencèrent l’étude. Tenant le manuscrit entre les mains, ils le lurent à voix haute. Patañjali développait de manière limpide les concepts les plus complexes grâce au découpage fluide des phrases et à son talent exceptionnel d’élocution. La parole du Protecteur des serpents Ahipati (Shesha) chassa les ténèbres de l’ignorance du cerveau curieux des savants présents. Fins connaisseurs des discours du logicien antique Gautama (Nyaya-shastra) et des œuvres de Jaimini (Mimansa shastra), ces disciples posèrent de nombreuses questions. À chacune de leurs requêtes, le vénérable créateur du Mahābhāshya (Patañjali) leur fournissait des explications claires et pertinentes.

mārakaṁ kutūhalam 31. La curiosité fatale
itthaṁ yāvad vāsarūpasūtraṁ śiṣyagaṇaḥ mahābhāṣyamapaṭhat। vicakṣaṇānāṁ bahutapasāmeva tadantapāṭha bhavati। tāvatā keṣāñcana śiṣyāṇāṁ manasi kutukaṁ kiñcijjātam – “pratipūrūṣam iha kiyadbhiḥ ānanai yugapadayaṁ vadati” iti। tena vicāreṇāpahṛtamanasa te tadīkṣaṇāya tiraskariṇīmapaninyuḥ।

Alors que les disciples étudiaient l’aphorisme vāsa-rûpa-sûtram de la première partie du troisième chapitre du Grand commentaire — seuls les rares érudits capables d’une sévère ascèse viennent à bout de son étude — la curiosité germa dans l’esprit de certains. Ils brûlaient de savoir par combien de bouches Patañjali leur répondait ainsi. Exaltés par cette pensée, ils enfreignirent l’ordre liminaire et écartèrent le rideau pour regarder.

avaśiṣṭaḥ ekaḥ 32. Le seul survivant

vivṛtaphaṇāsahasram ugradaṁṣṭraṁ prasṛtaparihṛtobhayāgrajihvaṁ taraladṛśaṁ śeṣaṁ te tadā vyalokayan। ataśca teṣāṁ tanava śivanetrasandagdhakāmadevasya vapuṣa sādṛśyam abhajanta। bhasmībhūtāni viduṣāṁ daśa śatāni। guruvacanavyatilaṅghanam anarthe khalu paryavasyati।

abhivīkṣya tādṛśān tān phaṇipatau kathamidamiti anucintayati sati ekaḥ parisaramupasṛtya praṇamitamauliḥ idaṁ bhayādavādīt – “bhagavan phaṇivara mahyaṁ prasīda। jalamocanāya yāvadahaṁ bahiragamaṁ tāvatā vidhutayavanikāḥ kṛtāparādhāḥ mama satīrthyāḥ īdṛśīṁ sthitimāpuḥ” iti।

Ils virent alors Shesha, aux milliers de capuchons, de crocs féroces, de langues fourchues, étirées, oscillantes. Leurs corps subirent alors le même sort que celui du jeune dieu de l’amour, Kāmadeva, brûlé par l’œil de Shiva. Mille érudits furent instantanément réduits en cendres. Car la transgression de la parole du maître apporte toujours le malheur.

Phanipati (Shesha), étonné, se demanda comment ils avaient bien pu en arriver là. C’est alors que, tremblant de peur, un homme s’approcha. Il s’inclina devant le maître et dit : « Ô Seigneur bienheureux, Phanipati, de grâce, prends pitié ! J’étais sorti me soulager et, durant mon absence, tous ont commis la faute de tirer le rideau, voilà pourquoi ils se sont retrouvés dans cet état. »

so’pi śaptaḥ 33. Lui aussi est maudit

evaṁ vadantaṁ tamekaṁ phaṇipatiḥ krodhena śaśāpa। “avihitottaraśānti mantrapāṭhaḥ madīyāṁ kṛtiṁ paṭhannapi kathaṁ bahiḥ gatavān asti। tvaṁ rakṣo bhava।”

śaptaśca śiṣyaḥ praṇipatya guroḥ stutiṁ kṛtvā tasmāt śāpāt vimocanaṁ yayāce। tasya stutivacanaiḥ kathañcit prasannaḥ punarapi manuṣyamūrtiṁ dhṛtvā patañjaliḥ evamavādīt। “vatsa viṣādaṁ mā bhaja। jagataḥ karmāṇi citrāṇi। nocet kathaṁ vā adagdhe avaśiṣṭe tvayi kopaśca śāpaśca bhavetām?”

À ces mots, fou de rage, Phanipati (Shesha) lui jeta une malédiction : « Que dis-tu ? Comment as-tu osé interrompre la lecture de mon œuvre, et sortir avant d’avoir récité le shanti-mantra final ? Sois transformé en démon du savoir ! »

Se prosternant humblement, l’élève maudit pria son maître de le libérer de cette malédiction. Quelque peu apaisé par cette prière, Patañjali reprit sa forme humaine et dit : « Mon enfant ! Ne sombre pas dans le désespoir. Les mystères du monde sont impénétrables. Sinon, pourquoi toi, qui n’as pas été brûlé, devrais-tu supporter la colère et la malédiction ? »

śāpavimocanam 34. La fin de la malédiction
“paceḥ dhātoḥ niṣṭhāyāṁ kiṁ rūpamiti tvaṁ budhān pṛccha। pakvamiti yo vadati taṁ mama kṛtiṁ pāṭhaya। tvaṁ mucyase śāpāt। matkṛtaṁ vyākaraṇamahābhāṣyamakhilaṁ te sphutu mama prasādāt। yatheṣṭaṁ yāhi” iti tamuktvā saḥ ṛṣi tatastirodadhe।

« Pose donc cette question aux savants : Quel est l’adjectif verbal de la racine “pac” ? » À celui qui te répondra “pakvam”, enseigne mon œuvre. Tu seras alors libéré de cette malédiction et le Grand commentaire tout entier se révélera à toi. Pars, tu as ma bénédiction. » À ces mots, le sage disparut.

anyāḥ kṛtayaḥ patañjaleḥ 35. Autres œuvres de Patañjali
tataḥ paraṁ patañjaliḥ yogaśāstre sūtrāṇi vārtikāni ca vaidyakaśāstre kṛtvā ime kṛtī pracārayāmāsa trātumidaṁ jagat। agre ca gonardākhyaṁ deśaṁ gatvā jananīṁ goṇikāṁ natvā tasyāḥ śuśrūṣāṁ kṛtavān। tasyāṁ divaṁ gatāyāṁ śeṣaḥ svayamapi vaikuṇṭhaṁ jagāma।

Patañjali composa ensuite un recueil d’aphorismes sur le yoga (pātañjala-yogaśāstra) et fit une synthèse des connaissances sur la médecine (patanjala-tantra). Avec la mansuétude de délivrer le monde, il se consacra à la transmission de ses œuvres. Puis il se rendit au pays de Gonārda, s’inclina devant sa mère Gonikā et resta auprès d’elle afin d’accomplir son devoir filial. Quand elle partit au ciel, Shesha lui-même emprunta le chemin de Vaikuntha, le pays de Vishnu.

rakṣaḥ, candraguptaḥ, śāpavimocanaṃ ca 36. Chandragupta libère le démon de la malédiction

atha saḥ patañjaliśiṣya: rakṣaḥ bhūtvā vaṭamekamadhiruhya upāviśat। tatra āgacchatāṃ samīpe paceḥ niṣṭhārūpaṃ pṛcchan pacitamiti vādinaḥ akhādīt। bahavaḥ vatsarāḥ gatāḥ, na ko'pi āgataḥ sādhūttarajñaḥ। artha kadācit kaścana dvijaḥ tanmārgeṇa ājagāma। pujarapi tadrakṣaḥ taṃ tadapūtchat। so'pi ‘pakvam' iti sphuṭaṃ jagāda।

ramyāṃ dvijagiramākarṇya tadrakṣaḥ mamāyaṃ śāpamokṣakālaḥ uditaḥ iti antaḥ prahṛṣyat āśu vaṭādavātarat। ''ddhijavara! ko bhavān? kutastyaḥ? tava ihāgamane kiṃ prayojanam? vada, pāṇinīyaśāstre kṛtamatirasi kim? yadi rucirasti tarhi paṭha phaṇindrabhāṣṣyaṃ mattaḥ'' iti rakṣaḥ tamābabhāṣe।

sa ca dvijaḥ avadat – “ahamasmi ujjayinīnagaranivāsī candraguptaḥ। tavāntike ahīśvarabhāṣyaṃ paṭhitumeva mameyaṃ yātrā” iti। tacca rakṣaḥ candraguptāya samastaṃ phaṇipatibhāṣyaṃ bodhayāmāsa। vinā viśramaṃ, pratidinamapi anaśnan rakṣasaḥ samīpe yāvanmāsadvayaṃ candraguptaḥ mahābhāṣyamapaṭhat। pratidinamapi yāvat patiṭhitavān tāvat śuṣke vaṭapatre nakhaśiśareṇa dṛḍhaṃ lilekha।adhyayanāvasāne kurūpayuktaṃ tadrakṣaḥ divyāṃ mūrtimāpa। sa ca vimuktaśāpaḥ śeṣaśiṣyaḥ candraguptamavadat – “sukhaṃ vraja। avanau bhujadākṛteḥ pracāraṃ kuru” iti। evamudīrya saḥ patañjaliśiṣyaḥ divamagamat। so'pi candraguptaḥ vaṭadalasañcayam aṃśuke saṅgṛhya pratasthe।

Par la malédiction de Patañjali, son dernier élève avait pris la forme d’un démon. Il grimpa sur un banian et s’y installa. Dès que quelqu’un s’approchait, il lui demandait : « Quel est l’adjectif verbal de “pac” ? Il dévorait quiconque lui répondait : “pacitam”. Des années passèrent ainsi. Personne n’avait réussi à résoudre l’énigme jusqu’au jour où un brâhmane, un deux fois né se présenta. Le démon lui posa sa question. Et lui, de répondre correctement : “pakvam”.

À la douce voix du deux fois né, le démon du savoir se réjouit et descendit prestement de l’arbre. Le moment de la délivrance était enfin arrivé !

« Ô, Deux fois né, qui es-tu ? D’où viens-tu ? Pourquoi es-tu venu ici ? Parle, comment connais-tu le traité de Pānini ? Si tu veux, tu peux aussi consulter le commentaire (phanindra-bhāshyam) du serviteur que je suis », ajouta-t-il.

Le deux-fois né répondit : « Je suis Chandragupta de la ville Ujjain. L’unique but de mon voyage est précisément d’étudier le Grand commentaire (ahishvara-bhāshyam) auprès de toi. Alors le démon du savoir enseigna l’intégralité de ce commentaire (phanipata-bhāshyam) à Chandragupta. Durant deux mois, tous les jours, sans répit, sans manger, Chandragupta étudia le commentaire savant auprès du disciple de Patañjali. Chaque jour, il notait minutieusement ce qu’il apprenait avec le bout de ses ongles sur les feuilles de banian séchées.

Libéré de la malédiction, le démon du savoir difforme prit alors une apparence divine et dit à Chandragupta : « Pars dans la joie et transmets cette œuvre au monde ! » À ces mots, ce disciple de Shesha (Patañjali) partit vers le ciel. Chandragupta quant à lui se mit en route, après avoir rassemblé la multitude de feuilles de banian dans un châle.

candraguptasya yātrā 37. Le voyage de Chandragupta
uttarīye baddhaṁ vaṭadalasañcayaṁ śirasi nidhāya abhīṣṭalābhāt dṛṣṭamanā candraguptaḥ svanagaraṁ prati vanavartmanā nivavṛte। madhyāhnakālaḥ samāyātaḥ। diśi diśi visṛtātapoṣmaṇā janāḥ tadā saṁpīḍitāḥ jātāḥ। vāto'pi tadā na pravṛtaḥ। khagāḥ api na calanti sma। tadānīṁ so'pi ātapena santaptaḥ candraguptaḥ prasannāṁ kāmapi saritamavaikṣata।

Il posa le châle sur sa tête, heureux d’avoir accompli sa mission, et s’en retourna vers sa ville natale. C’était l’heure de midi. Partout les gens étaient accablés par une chaleur torride. Pas le moindre souffle de vent. Même les oiseaux demeuraient immobiles. Chandragupta lui aussi, épuisé par cette chaleur, aperçut avec un vif soulagement une source d’eau pure.

vatsakṣataṁ bhāṣyam 38. L’œuvre abîmée par un veau
sarita ūrmyāḥ vātaḥ yaśca vikacakamalagarbhariṇugandhī āsīt saḥ janānāṁ śramamapahanti sma। tasyāḥ sīrataḥ ambuni sthiteṣu kamaleṣu anavarataṁ sañcarantaḥ āsan madhupāḥ। tādṛśyāḥ ramaṇīyāyāḥ sīrataḥ madhuraṁ jalaṁ nipīya tasyāḥ taṭe candraguptaḥ śramaparihārārthaṁ kasyacit vṛkṣasya adhaḥ upāviśat। āyāsabāhulyāt mahābhāṣyakanthāmeva upādhānaṁ kṛtvā tatraiva nidrāvaśagaḥ abhavat saḥ। yadā saḥ nidrāyāṁ nimagnaḥ āsīt tadā kaścit vatsaḥ grāsalipsayā mahābhāṣyakanthāṁ dantaiścakarṣa। etena jāgaritaḥ candraguptaḥ kanthāṁ tāṁ parirakṣituṁ prayatnamakarot। tathāpi kānicana parṇāni ākṛṣyamāṇena tena vatsena kṣatāni kṛtāni।

Les fleurs des lotus épanouis sur la source ondulante exhalaient de doux effluves, leur brise rafraîchissante ôtait la fatigue. Les abeilles butinaient sans relâche. Chandragupta s’abreuva d’eau pure à cette délicieuse rivière, puis alla s’asseoir sous un arbre pour dissiper sa fatigue.

Exténué, il posa son balluchon qui contenait le Grand commentaire du Mahābhāshya et se laissa gagner par le sommeil. Pendant qu’il dormait profondément, un jeune veau en quête de nourriture, tira sur le châle avec ses dents. Réveillé en sursaut, Chandragupta s’efforça de sauver l’œuvre, mais n’y parvint que partiellement : arrachées avec force par le veau, quelques feuilles furent perdues à tout jamais.

candraguptasya vivāhaḥ 39. Le mariage de Chandragupta

budhaṃ candraguptaṃ saritaḥ taṭe upaviṣṭa kācit strī apaśyat।

navanītapātrahastā sā tasyāntikam āgatavatī। navanītapātraṃ sā dharātale nidhāya, candraguptaṃ praṇamya baddhāñjaliḥ bhaktiprapannayā girā kāścidekāṃ prārthanāṃ kṛtavatī। “budhendra! pūrvaṃ bahavaḥ tapodhanāḥ phalāmbudarbhājinārpaṇaiḥ kumāryā mayā paritoṣitā:।” prītāste – “ihāgamiṣyati patañjaleḥ akhilaṃ bhāṣyamadhītya kaścana dvijaḥ। praṇamya taṃ pūjaya। svāṃ kṛtiṃ pracārayiṣyan svayaṃ patañjali: tadvapuṣā bhuvi punaravatāraṃ cakāra। pūjitaḥ sa: tvāṃ kanyakāṃ pariṇīya garīyasi śreyasi vartayiṣyati” ityavadan। he dvijavara! sa ced bhavān, mama jīvanaṃ kṛtārthamiti bhāvayāmi। tvayi prasanne kimu durlabhaṃ mama। śramī dṛśyase ata: mayāhṛtaṃ navanītaṃ kṛpayā bhakṣaya।”

kṛtasmita: candragupta: tannavanītaṃ yatheṣṭamaśnan pariśramaṃ jahau। sā kanyakā punarabravīt – “kṛpānidhe! mām udvaha” iti। tāṃ candragupta: avadat “mānini! te manoratha: phalonmukhaḥ” iti। tasya vacanaṃ niśamya nirantarāṃ prītā sā kanyakā candraguptaṃ gṛhaṃ nītavatī। tatra kanyakākāyā: mātu: anujñayā vivāha: sampannaḥ anayoḥ। tata ūrdhvaṃ candragupta: ujjayinīṃ prati yātrām anuvartitavān navoḍhayā vadhvā saha।

Un jour, une jeune fille vit le sage Chandragupta assis près d’une source. Un pot de beurre dans les mains, elle s’approcha de lui. Posant le pot à terre, les mains jointes, elle le salua et lui adressa les paroles suivantes avec une grande dévotion : « Ô sage puissant ! J’ai servi avant toi un groupe d’ascètes, leur offrant des fruits, de l’eau et des peaux de cerf. Comblés, ils me prédirent : “Après avoir étudié l’intégralité du Grand commentaire, le Mahābhāshya, un brâhmane viendra ici. Tu devras le saluer et le servir. C’est une incarnation de Patañjali lui-même, venu sur terre pour dispenser la connaissance de ce texte. À ta prière, ô jeune fille, il t’épousera et t’offrira une vie d’immense bonheur.”

Ô Deux-fois né, si vous êtes ce brâhmane, alors que ma vie devienne vôtre ! Vous semblez fatigué. Acceptez donc le beurre que j’ai apporté. »

Souriant avec sagesse, Chandragupta mangea le beurre à sa faim et sa fatigue se dissipa. Elle reprit : « Ô Océan de compassion ! Veuillez me prendre pour épouse ! » Chandragupta répondit : « Ta prière deviendra fruit. » Apaisée par ces paroles, la jeune fille, emplie de bonheur, le conduisit chez elle. Avec la bénédiction de sa mère, leur mariage fut célébré. Accompagné de sa jeune épouse, Chandragupta reprit son voyage vers la cité d’Ujjain.

sārasvataṁ karma gārhasthyaṁ ca 40. Chandragupta, un brâhmane Sarasvat ; les rites domestiques
ujjayinyāṁ nijaṁ gṛhaṁ prāpya tatra phaṇipatibhāṣyaṁ śuṣkeṣu vaṭapatreṣu likhitaṁ tāḍagrantheṣu suṣṭhu vilikhitavān। vatsakṣataparṇagataḥ bhāṣyabhāgastu durbhāgyavaśāt praṇaṣṭa eva। evaṁ samyak likhitaṁ mahābhāṣyaṁ śiṣyebhyaḥ pāṭhayan kālaṁ nināya candragupta। tasya adbhutaṁ bhāṣyapāṭhanaṁ śrotumiva vasantakālaḥ samāgataḥ। sa eva kālaḥ tṛtīyaprathamapuruṣārthayoḥ pravartane anukūlaḥ। ataḥ so'pi ddhijaḥ kālā nuguṇaṁ vyavahṛtavān। patnyā saha dharmāviruddhatayā gārhasthyaṁ nirūḍhavān। yaṣṭavyānāṁ yāgānāñca anuṣṭhāne ca tatparaḥ āsīccandraguptaḥ। tasya patnī garbhavatī jātā। putrañca sā asūta। krameṇa evameva candragupatsya catvāraḥ putrāḥ jātāḥ।

De retour chez lui à Ujjain, Chandragupta reporta de façon intelligible le Grand commentaire qu’il avait consigné sur les feuilles de banian sur des feuilles sèches de palmier. La partie mordillée par le veau était malheureusement perdue à jamais. Chandragupta se consacra à enseigner à ses disciples le commentaire de Patañjali. Puis arriva le printemps, saison propice à l’observance de deux des quatre rites domestiques (purushārtha) : dharma, le devoir social, et kāma, le plaisir. Le brâhmane agit en conséquence et accomplit les rites et devoirs conjugaux prescrits. À l’heure propice, la femme de Chandragupta donna naissance à un garçon. Au fil du temps, ils eurent quatre fils.

candraguptasya sutāḥ 41. La filiation de Chandragupta
candraguptaḥ prathamasya putrasya vararuciḥ iti nāma akarot। aṣṭādhyāyīvārtikakārasya kātyāyanasya aparaṁ nāma tat। dvitīyasya ca putrasya vikramārkaḥ iti nāma kṛtavān। arkasya iva vikramaḥ asya bhavediti dhiyā evaṁ nāmakaraṇaṁ nivartitaṁ tena। tṛtīyaḥ putraḥ bhaṭṭiḥ iti khyāto bhavatu iti pitrā candraguptena nirṇītam। bhaṭidhātoḥ arthakovidaḥ candraguptaḥ tṛtīyasutaḥ nayānayavibhāgajñaḥ san vacasaiva vasudhāṁ bhartumarhati iti vijñāya evaṁ nāma akarot। caturthasya putrasya bhartṛhaririti nāma kṛtavān। jagataḥ bhartā ca hartā ca yaḥ nārāyaṇaparyaṅkaḥ anantaḥ tasyaiva nāmedam।

Le premier fils de Chandragupta fut nommé Vararuchi, autre nom de Kātyāyana, commentateur des aphorismes de Pāṇini en huit parties (Ashtādhyāyi). Vikramārka, puissant soleil, fut le nom de son deuxième fils, nommé ainsi afin que sa pensée soit aussi puissante que le soleil. « Qu’il soit connu sous le nom de Bhatti », voilà comment Chandragupta bénit son troisième fils. Fin connaisseur du sens des mots, il choisit le terme de « bhatti » car sa racine signifie à la fois « maître et protecteur ». Ainsi, par sa seule parole, il protégerait la terre ! Au quatrième fils, il donna le nom de Bhartrihari en référence au serpent Ananta (Shesha), celui qui soutient (bhartr) ou anéantit (hari) la terre, le serpent d’éternité sur qui repose Nārāyaṇa (Vishnu) dans les eaux primordiales entre deux ères.

bālyakālaḥ śāstrādhyayanañca 42. Enfance et études des textes sacrés
bālye eva teṣāṁ caturṇāṁ tīkṣṇamatitvaṁ vyaktamabhavat। yadā ete adhyayanaparāḥ syuḥ śīghrameva tajjñāḥ śāstreṣu bhaviṣyanti iti vicintya candraguptaḥ santuṣṭaḥ jātaḥ। kālakrameṇa te catvāraḥ api putrāḥ vedaśāstrādīnāmadhyayane pitrā niveśitāḥ। ṣaḍdarśaneṣu pāraṅgatāste jātāḥ।

Dès l’enfance, la vive intelligence de ces quatre fils se manifesta clairement. Comblé, Chandragupta pensait : une fois achevée l’étude des védas, ils deviendront rapidement experts dans les différents traités. Au fil du temps, en effet, leur père les initia aussi aux autres traités traditionnels. Ils brillèrent par leur connaissance dans les six écoles de pensée (shad-darshana).

mahābhāṣyamahattvam 43. Le Grand commentaire du Mahābhāshya : importance de l’œuvre
mahābhāṣyabodhanāvasare candraguptaḥ putrān uddiśyāvadat he sutāḥ mama vacanam avadhāya śṛṇvantu। gurasampradāyādāgatāni vacāṁsīmāni। patañjaleḥ bhāṣyamidaṁ kadāpi na duṣyati। anyeṣāṁ śāstrāṇāṁ racayitāraḥ tāpasāḥ kintu manujā eva। kintu padaśāstrabhāṣyakṛt tāvat svayaṁ bhagavān jagadbharaṇasaṁhṛtikṣamaḥ phaṇirāja eva।

Alors qu’ils s’apprêtaient à étudier le Grand commentaire (Mahābhāshya), Chandragupta déclara : « Mes chers fils, écoutez-moi attentivement ! Ces paroles m’ont été transmises dans la pure lignée des maîtres : ce commentaire de Patañjali est une œuvre irréprochable. Les ascètes (tāpasas), auteurs d’autres traités, n’étaient que des hommes alors que le commentateur de ce traité grammatical, lui, est le Seigneur, roi des serpents Phanirāja, celui qui a le pouvoir de soutenir le monde aussi bien que de le détruire. »

kīdṛśaḥ paṭhet bhāṣyamidam? 44. Qui peut étudier cette œuvre ?
śiṣyaḥ aśuciḥ śaṭhaḥ viṣayalubdhaḥ āstikadveṣī apravṛttaguruśāstrabhaktiḥ na bhavet। yadi tādṛśaṁ śiṣyaṁ guruḥ pāṭhayati tarhi ubhayorapi vipadaṁ vadati phaṇī। prayataḥ prasannahṛdayaḥ jitendriyaḥ mahatsu pravaṇaḥ guruśāstrabhaktimān phaṇinaḥ kṛtiṁ paṭhati cet saḥ na hīyate na bhajatyaghaṁ na guruṇā virudhyate। padasūtravārtikakṛtoḥ gatiḥ prathamaṁ cintyatāṁ phaṇinaḥ sahasraśiṣyaceṣṭitamapi cintyatāṁ ataḥ padaśāstraśīlanaṁ bahuvighnameva। tathāpi yadi rakṣasā gaṇaiḥ grahaiḥ āmayena parigṛhīto bhavati kaścit saḥ patajjaleḥ kṛtim aharahaḥ paṭhan sukhamaśnute। ityevaṁ patañjaleḥ mahābhāṣyaviṣaye śrutvā candraguptasya te catvāraḥ putrāḥ granthaṁ taṁ saśraddham adhītavantaḥ।

Il ne peut être un élève impur, faux, cupide, ennemi des croyances, dépourvu de dévotion envers les écritures et envers le guru. Si ce dernier transmettait le texte à un tel élève, ce serait un échec pour tous les deux. Recevra la bénédiction du guru, celui qui est dans de bonnes dispositions, a un cœur pur, qui domine ses sens, fait preuve d’humilité envers les grands hommes, se consacre aux écritures et au maître enseignant, celui qui, au cours de l’étude du Mahābhāshya, n’abandonne, ni ne se livre aux pêchés. Songez au devenir de ces aphorismes et commentaires, songez aux efforts de Phani (Patañjali) et ceux de milliers d’élèves. En effet, l’étude de ce traité de grammaire est semée de nombreux obstacles. Cependant, si quelqu’un est possédé par les démons ou les esprits maléfiques, ou bien si, sous l’influence des astres, il est frappé par la maladie, alors par la répétition, jour après jour, du texte de Patañjali, il trouvera l’apaisement.

Après ces propos, les quatre fils commencèrent l’étude de l’œuvre (Mahābhāshya) avec la plus grande des dévotions.

pravrajati candraguptaḥ 45. Chandragupta devient un renonçant
śāstrādhyayanāt paraṁ teṣāṁ caturṇāṁ dārakarmāpi yathocitaṁ sampannam। tataḥ paraṁ gṛhaṁ parityajya kāśīnagaraṁ prāpnot candraguptaḥ। tatra śukaśiṣyasya gauḍapādasya anugraheṇa caramāśramaṁ praviveśa। gaṅgātīre sthite viśvavanāthasya pure eva nyavātsīt sa mahātmā।

Après leurs études, les quatre fils accomplirent leur devoir de vie de famille conformément à la tradition. Chandragupta quitta alors définitivement son foyer et se rendit à la ville sainte de Kashi, cité des lumières. Là, grâce à la faveur de Shuka, il fut initié à la vie de renonçant par Gaudapada. Homme à la grande âme, Chandragupta s’installa ainsi dans cette ville sur les bords du Gange, cité chère au seigneur universel, Vishvanātha (Shiva).

kāśīnagaraṁ 46. La ville de Kashi1
tadānīṁ tatkāśīnagare dhanadhānyasamṛddhiḥ mahatī āsīt। nākaspardhīni māṇikyamayabhavanāni tasyāṁ nagaryāṁ virājante sma। nāgarikāḥ kanakamayeṣu saudheṣu nivāsinaḥ abhūvan। bhagavataḥ viśvanāthāt ṛte na kasyāpi haste bhikṣāpātramāsīt tannagare। tasmin nagare vidyamāne maṇikarṇikātaṭe tyaktadehān janān tārakamantropadeśena svayameva saṁsārasāgarāt tārayati sma nīlakaṇṭhaḥ।

En ce temps-là, une abondance de biens, de nourriture et de richesse régnait dans cette ville de Kashi. Défiant la voûte céleste, les demeures serties de pierres précieuses resplendissaient. Les habitants vivaient dans des maisons ornées de dorures. Un seul avait une sébile à la main, c’était Vishvanātha (Shiva). Sur les ghâts de Manikarna, par l’initiation à la formule mystique libératrice (tāraka-mantra), il faisait traverser l’océan de la vie aux hommes qui avaient abandonné leur corps, lui, Nilakantha, le dieu à la gorge bleue (Shiva).

ātmano mokṣārthaṁ jagaddhitāya ca 47. La réalisation de soi et le service à l’humanité
īdṛśaṁ viśvanāthāpuramāvasan yatiḥ yaḥ samupeyuṣāṁ janānāṁ sadasadvivekabodhananipuṇena svavacasā mokṣamārga mupadiśati sma। sukhaduḥkhe samavṛttinā cittena paśyati sma। paramātmabodhasukhamātram anubhavati sma sa patañjaleḥ aparāvatāraḥ। kālāntare munibhiḥ yogibhiḥ saha parivṛtaḥ san nārāyaṇasya sānnidhyayuktaṁ paramapāvanaṁ badarikāśramaṁ jagāma sa yatiḥ। tatra brahmadhyānaparaḥ janaiḥ Govindasvāmī iti jñātaḥ abhavat।

Cet exceptionnel mendiant-ascète (yati) instruisait les gens qui venaient à lui. Il leur enseignait la notion de discernement (viveka) et les nuances entre le réel et l’irréel. Par sa parole, il les guidait sur le chemin de la libération. Il observait, impassible, les fluctuations de la conscience dans le plaisir ou la douleur. Autre incarnation de Patañjali (Shesha), il percevait la félicité suprême de l’âme.

Au fil du temps, entouré d’autres sages et de yogis, il se rendit à l’ermitage de Badarika, lieu sanctifié par la présence de Nārāyaṇa (Vishnu). Là, absorbé dans la méditation sur l’être suprême, il devint connu sous le nom de Govindasvāmi.


1 Autre nom de Bénarès, ou Vanarasi.
candraguptasya sutānāṃ siddhi: 48. Le parcours des fils de Chandragupta
yadā tātacaraṇaḥ parayā viraktyā kāśīṁ jagāma tadā śāstrajanitena jñānena gṛhītadhairyāḥ tasyātmajāḥ catvāraḥ na mlānatāṁ gatāḥ। te indriyāṇi nātyantameva śoṣitavantaḥ। na vā ildriyānucarāḥ santaḥ yathābhilāṣaṁ vartitavantaḥ। svasvānurūpaṁ śārstramārgāvalambanaṁ kṛtvā jīvanayātrāṁ kṛtavantaḥ।

Lorsque leur père renonça au monde et partit pour Kashi, les quatre fils, puisant leur courage à la fontaine de la connaissance des Traités, ne sombrèrent pas dans la mélancolie. Ils ne s’adonnèrent point aux excès du plaisir des sens, mais ne furent pas des saints austères pour autant. Chacun, avec modération, selon sa voie, suivit son chemin dans le respect des codes de conduite prescrits par les Traités.

vararuciḥ 49. Vararuchi
sarveṣu śāstreṣu vicakṣaṇaḥ api vararuciḥ candraguptasya prathamaḥ putraḥ gaṇita eva granthān racayāmāsa। sūryaḥ sarvāsu dikṣu nirnirodhaścedapi prācyāmevodeti kila!

Vararuchi, le fils aîné de Chandragupta, bien que versé dans tous les traités, se consacra au seul domaine des mathématiques. L’éclat du soleil irradie dans toutes les directions, mais il ne se lève qu’à l’Est !

vikramārkaḥ bhaṭṭiśca 50. Vikramārka et Bhatti
tasyānujaḥ vikramārkaḥ svarnaṭīnāṃ naṭanapāṭavatāratamyaṃ parīkṣituṃ svargalokamāhūtaḥ devendreṇa। naṭīnāṃ pāṭavaṃ niścitya yat śāsitaṃ vikramārkeṇa tena santuṣṭaḥ indraḥ maṇipīṭhamekaṃ pradāya, “asmin upaviśya sahasraṃ varṣāṇi rājyaṃ kuru” iti anujagrāha। bhūlokamāgatavān yadā vikramārkaḥ tadā tanmukhāt vārtāmimāṃ vijñāya upāyamekamakarot bhaṭṭiḥ yena imau sahodarau dvisahasraṃ varṣāṇi rājyabhogamanubhūtavantaḥ। sa ca upāyaḥ itthaṃ – vikramārkeṇa māsaṣaṭkaṃ rājyapālanaṃ karaṇīyam। tataḥ paraṃ ṣaṇmāsān yāvat tena vane vāsaḥ karaṇīyaḥ। tadavadhau rājyaparipālanaṃ karoti bhaṭṭiḥ। itthaṃ kṛtayā vyavasthayā dvisahasraṃ varṣāṇi śāsanaṃ kṛtavantau vikramārkaḥ bhaṭṭiśca। yadā vikramārkaḥ rājyapālanaṃ karoti sma bhaṭṭiḥ tasyāmātyaḥ bhūtvā nayavivekayuktayā tasya buddhyā sakalaśāstratraipuṇyakāraṇena ca agrajasya kāryeṣu yuktaṃ sāhyamācarati sma।

Un jour, Vikramārka, son frère cadet, fut convoqué par le roi des dieux Indra pour juger de la qualité des danseurs célestes. Pleinement satisfait par son rapport sur l’habileté de ses artistes, Indra lui fit cadeau d’un trône rehaussé de pierres précieuses et ajouta : « Tu gouverneras pendant mille ans ! »

De retour sur terre, Vikramārka le raconta à son frère Bhatti. Ce dernier lui proposa un pacte : Vikramārka régnerait pendant six mois, puis pourrait se retirer dans la forêt les six mois suivants ; lui, Bhatti, assurerait alors la protection du royaume.

Ainsi ce règne par alternance dura deux mille ans. Quand Vikramārka dirigeait, Bhatti, grâce à son intelligence, son sens du discernement (viveka) et sa connaissance de tous les traités, guidait son frère aîné dans l’art subtil de la gouvernance.

bhartṛhariḥ 51. Bhartrihari

caturthaṁḥ candraguptasutaḥ mahāmedhāvī bhartṛhariḥ rājyanirvahaṇakārye vyastasya svasya agrajasya nāmni bhaṭṭikāvyamiti mahākāvyameva racayāmāsa। śṛṅgāra-nīti-vairāgya-vicārān adhikṛtya ślokānāṁ śatakatrayaṁ praṇināya। vākyapadīyamiti nāmabhūṣitaṁ padaśāstrasambandham adbhutam ekaṁ granthaṁ vyalekhi bhartṛhariṇā। punaśca patañjalimahābhāṣye viduṣāṁ bodhakāṭhinyaṁ paśyatā tena ṭīkā ekā viracitā। parantu lekhanāvasāne svapratibhāmadena tena evaṁ kathitam –

     aho bhāṣyamaho bhāṣyam aho vayamaho vayam।

     māmadṛṣṭvā divaṁ yātaḥ akṛtārthaḥ patañjaliḥ।।

gurūṇāṁ paribhavakarāṇi imāni vacāṁsi tejodīritāni iti hetoḥ tena racitā yā ṭīkā bhuvi pratiṣṭhāṁ nālabhata। vinayaviyogaḥ kiṁ vidyāṁ na dūṣayati ujjvalāṅgī yoṣit nāsikayā vinā śobhate kim?

tretāyuge rāmalakṣmaṇabharataśatrughnā yathā ayodhyāyāṁ sthitāḥ jagatkalyāṇakārakāḥ āsan evameva ime catvāraḥ candraguptasutāḥ kaliyuge ujjayinyāṁ sthitāḥ uujjvalacaritāḥ babhūvuḥ।

Bhartrihari, le quatrième fils de Chandragupta fut un grand érudit. Il créa un texte, intitulé Bhatti-kāvya, du nom de son frère aîné. Il composa une centaine de versets respectivement sur l’amour, l’éthique et l’impartialité. Le recueil fut connu sous le nom de Shataka-traya (trois œuvres aux cent versets). Il rédigea aussi un ouvrage de grammaire appelé le Vākyapadiya portant sur le mot et la phrase. Pour finir, il composa une glose sur le grand commentaire de Patañjali afin d’éclairer les plus grands savants qui avaient des difficultés à en saisir les nuances. Imbu de lui-même, il vanta son propre talent :

Ah, qu’il est grand, le Grand commentaire. Ah, que je suis grand, moi aussi !

Patañjali est parti pour le ciel sans me voir, quel dommage, il a manqué l’essentiel !

Que serait la connaissance sans humilité ? Que serait une belle femme sans son nez ? Pour avoir méprisé le travail de son professeur, le texte de Bhartrihari ne put jamais jouir d’une immense popularité.

Pendant l’âge d’argent (treta-yuga), le deuxième âge du monde, les quatre héros de la cité d’Ayodhyā, Rāma, Lakshmana, Bharata et Shatrughna, montrèrent au monde la voie de la noblesse du cœur. De même, pendant l’âge de fer (kali-yuga), le quatrième âge du monde, dans la ville d’Ujjain, les quatre fils de Chandragupta furent remarqués par leurs vies illustres.

śaṅkarācārya 52. Shankarācharya
atrāntare nakragṛhītapādaḥ śaṅkaramuniḥ yadā saṁnyāsaṁ kṛtavāt tadā duritāt tasmādbhimuktaḥ jātaḥ। sa ca govindadeśikapadāmbujadarśanāya baddhādaraḥ badarikāśramaṁ prati prātiṣṭhata। śailān vanāni nagarāṇi pallīḥ grāmān teṣu janān paśūn pakṣiṇaḥ ca vīkṣamāṇaḥ svayātrām akarot। vividhatayā dṛśyamānamapi jagadidaṁ brahmaiva ityadhyavasāyaḥ tasminnāsīt।

Un jour, le jeune Shankara eut la jambe prise dans les mâchoires d’un crocodile vorace. Dès qu’il fit vœu d’ascèse, sa jambe fut dégagée et il fut libéré. Il se dirigea alors vers l’ermitage de Badarika, s’inclina et pria Govinda-Deshika de l’accepter comme disciple.

Tout au long de son voyage, il avait vu montagnes, forêts, villes, hameaux grands et petits, des villageois, des animaux et des oiseaux. Il lui apparut clairement que toutes ces formes, bien que diverses en apparence, n’étaient que des manifestations différentes de la réalité suprême, le Brahman.

kāśīyātrā 53. Pèlerinage à Kashi
daṇḍānvitaḥ dhṛtakāṣāyavastraḥ sūryāstamanakāle kāśīṁ praviveśa। sūryāstamanakālasya prakāśena śaṅkarasya muneḥ kāśāyāmbarakāntyā ca samagramapi tannagaraṁ kāṣāyavarṇarañjitamabhūt। sa ca muniḥ viśvanāthamandiraṁ prati jagāma taddarśanāya। tasya ca bahudhā stutiṁ cakāra। tasya stutyā tuṣṭasya paśupateḥ prasādena vyāsapraṇītabrahmasūtrāṇāṁ bhāṣyanibandhaśaktiṁ śaṅkaramuniḥ prāpnot।

Bâton à la main, vêtu de la robe safran des ascètes renonçants, Shankara pénétra dans la ville de Kashi à la nuit tombante. La belle lumière du crépuscule mêlée à la teinte de sa robe plongèrent toute la ville de Kashi dans un éclat d’ocre et de safran. Désireux de voir le seigneur Vishvanātha (Shiva), il se dirigea vers son temple. Là, il chanta ses louanges de mille manières. Comblé, le seigneur accorda alors à Shankara la faculté de composer un commentaire (bhāshya) sur le Brahma-sutra, texte sacré créé par le sage Veda-Vyāsa.

badarikāśramaṁ prati 54. Le chemin vers l’ermitage de Badarika
tataḥ paraṁ śaṅkarayatiḥ prātaḥkāle kāśīnagarāt badarikāśramaṁ prati yātrāṁ svīyām anvavartayat। tasya mārge kvacit auṣṇamanubhūtaṁ kvacicca śaityaṁ kutracit panthāḥ ṛjurāsīt kutracitvakraḥ kvacit mārgaḥ kaṇṭakāvṛtaḥ kutracicca kusumaiḥ mṛduḥ। dvandvānīmāni acalena manasā atikramya svaguroḥ nivāsasthānaṁ badarikāśramaṁ prati nirantaraṁ prayāṇarataḥ āsīt advaitadarśanavidāṁ bhuvi sārvabhaumaḥ sa munivaraḥ।

Le lendemain matin, l’ascète Shankara quitta la cité de Kashi et poursuivit son voyage vers l’ermitage de Badarika. Sur le chemin, chaleur et froid alternaient. La route était droite à certains endroits, et sinueuse à d’autres, parfois, un lit d’épines, parfois, une couche de fleurs tendres. Il avançait, l’esprit immuable, dépassant la dualité des éléments. Ce sage parmi les sages perçut la « non-dualité » inhérente du Suprême en toute chose dans l’univers et marcha sans relâche à la rencontre de son guru.

govindadeśikaguhā 55. Vers la grotte du maître Govinda
bahukālasya prayāsapūrvakaprayāṇāt paraṁ tapobhūmiṁ badarikāśramaṁ prāpnot sa munipravaraḥ। tatra sthitena yamināṁ gaṇena kathitāṁ govindadeśikaguhāṁ saḥ dadarśa। tāṁ ca guhāmupasametya triḥpadakṣiṇakramaṇaṁ vidhāya dvāre praṇipātaṁ cakāra। hṛdayaguhāyāṁ sthitasya ātmanaḥ viṣaye upadeśaṁ prāptuṁ deśi kendrasya govindabhagavatpādasya guhāyāḥ purataḥ sthitvā taṁ tuṣṭāva।

Après un long et laborieux voyage, ce sage éminent arriva à l’ermitage de Badarika, haut-lieu d’ascèse. Là, il fut escorté par un groupe de renonçants vers la grotte de Govinda. Suivant le rite, il en fit trois fois le tour avec respect, puis se prosterna à l’entrée. Là, debout, Shankara chanta les louanges du maître pour être initié à la perception du Soi (ātman) qui réside au plus profond de nos cœurs.

govindastuti 56. Louanges au maître Govinda
he garuḍavāhanaparyaṅka he paramaśivābharaṇa he aśeṣajagaddhārakaśeṣasya vigrahaviśeṣa। tvāmahaṁ bhaje। tava sahasramukhāni dṛṣṭvā śiṣyāḥ abhaiṣuḥ ityataḥ śiṣyānugrahāya eva ekānanaḥ ajani bhuvi। tvāmahaṁ śaraṇaṁ prapadye।

« Ô noble couche du Seigneur Vishnu, dont la monture est le grand aigle Garuḍa ! Ô parure du grand Seigneur Shiva ! Ô manifestation du Seigneur qui porte le monde entier ! Je m’incline devant toi en adoration. Devant ton millier de bouches, les disciples prirent peur, alors tu naquis sur la terre sous un seul visage afin de les bénir. Je cherche refuge en toi. »

saṁvādaḥ 57. Entretiens : le maître et le disciple
evamādīni vacanāni śrutvā ‘kastvam’ iti guruvaraḥ govindaḥ apṛcchat। tadā śaṅkaramuniḥ avadat – “svāmin”। ahaṃ na pṛthivī, na jalaṃ na tejaḥ, na sparśanaḥ, na gaganaṃ, na ca tadguṇāśca। indriyāṇi manaścāpi nāham। tadatiriktaḥ tato viśiṣṭaḥ paramaḥ śivaḥ evāham iti। itthambhūtam advaitadarśanasamutthaṃ thaṅkaramuneḥ vacanamākarṇya upāttaharṣaḥ sa āha – “samādhinā ahaṃ vedmi yat kailāsanivāsī yaḥ śaṅkaraḥ sa eva tava svarūpeṇa āgato'sti iti।”

À ces paroles, Govinda, le meilleur parmi les gurus demanda : « Mais qui donc es-tu ? » Et le sage Shankara de répondre : « Ô maître, je ne suis ni la terre, ni l’eau, ni le feu, ni l’air ni l’éther, ni leurs attributs. Je ne suis pas non plus les sens ou l’esprit. Je suis différent d’eux, distinct, je suis l’Au-delà (parama), je suis Shiva, voilà ce que je suis. »

Ravi par ces paroles inspirées par la perception juste, le guru dit : « Grâce à ma vie en méditation (samādhi), je comprends que celui qui réside dans le Mont Kailasa, Shankara, est venu ici en personne. Tu es l’adorable mystère de Shiva incarné devant moi. »

śaṅkarāya gurupadeśaḥ govindasya videhamuktiśca 58. Initiation du disciple Shankara ; le départ du maître
yaḥ śaṅkarāryaḥ gulavarasya caraṇau apūjayat। tattvam ācāraṁ ca govindadeśikendraḥ tasmai śiṣyavarāya abodhayat। śaṅkaramunirapi guruṁ cirāya parayā bhaktyā upāsitavān। yadā guruvaraḥ videhamuktyā sve mahimni sthitaḥ abhūt tataḥ para vedāntaśāstre granthān viracya sarvatra tatpracāraṁ vidhāya kāñcīpure sthitimavāpa śaṅkarācārya।

Prosterné à ses pieds, Shankara vénérait le maître des maîtres. Govinda expliquait la théorie des substances (sānkhya) et les pratiques vertueuses à ce disciple parmi les disciples.

Pendant longtemps, Shankara servit son guru avec une profonde dévotion. Quand Govinda eut quitté son corps, Shankara, à l’unisson avec le Suprême, composa divers textes (Vedanta-shāstra) sur la métaphysique de la « non-dualité » (a-dvaita). Puis, il voyagea dans tout le pays pour diffuser son œuvre et s’installa enfin à Kanchipuram.

upasaṁhāraḥ 59. Épilogue
vratikulaguroḥ govindasya siddhimākarṇya tasya putrāḥ catvāraḥ vararucyādayaḥ bhrātaraḥ yatkartavyaṁ tatkṛtavantaḥ। tataḥ paraṁ vidyayā kīrtimantaḥ te catvāro'pi sve sve karmaṇi avahitadhiyaḥ jīvane abhimatāṁ sthitimāpuḥ।

Quand les quatre fils de l’ascète, Vararuchi et ses frères, apprirent la nouvelle du départ de Govinda, leur père, qui était aussi leur maître, ils officièrent à tour de rôle les cérémonies funéraires suivant les rites.

Couronnés par la tradition sacrée (vidyā), tous les quatre, conscients de leurs devoirs, suivirent chacun leur parcours de vie et accomplirent pleinement leur dharma.