Shah ’Abdul Latif
سر سورﺕ

La traduction de l’œuvre ci-dessous, due à Jyoti Garin, est lue par Gérard Rouzier (La compagnie du Sablier) et illustrée par l’artiste japonaise Masako Hattori.

Écoutez l’immense artiste pakistanaise (sindhie) Abida Parveen interpréter ce poème.


Le nord-ouest du monde indien, des hauts pays de l’Indus au sud du Rajasthan, forme une vaste aire culturelle où sont parlées des langues apparentées entre lesquelles la transition est graduelle et où se transmet de génération en génération tout un trésor de légendes. Ces dernières, d’origine géographique et religieuse variée, ont des usages et des fonctions multiples dans tous les secteurs des sociétés locales. Elles font un peu partout l’objet de récitations bardiques parfois théâtrales, elles fonctionnent souvent comme des mythes, formant un système symbolique selon lequel les individus peuvent organiser et penser l’expérience, et enfin, elles ont été et sont encore utilisées de diverses manières en contexte religieux.

Entre les plaines du Panjab, premier foyer ancien d’acclimatation des apports venus du monde iranien, et le Rajasthan aride de culture foncièrement rajpoute, le Sindh, à la fois maritime et désertique, traversé par le fleuve dont tout comme l’Inde même il porte le nom, est un étonnant carrefour culturel. Sur le plan littéraire, la période la plus riche de son histoire à l’époque de la domination musulmane est, comme au Panjab, celle des grands troubles du XVIIIe siècle. En 1701, la dynastie locale des Kalhoras s’empara du pouvoir dans la région, faisant lointainement allégeance à l’empereur moghol de Delhi. Via le saint homme fondateur de la lignée, Shah Kalhoro (exécuté en 1558), elle faisait remonter son origine aux Abbasides. Comme le Panjab, le Sindh fut soumis, à partir du deuxième tiers du XVIIIe siècle, aux incursions répétées d’armées venues d’Afghanistan, et après 1748, les Kalhoras devinrent tributaires du chef afghan Ahmad Shah Durrani. Après avoir brièvement repris le pouvoir dans leur région, ils en furent définitivement évincés en 1783 par leurs anciens vassaux, les Baloutches du clan Talpur.

La figure littéraire qui domine cette époque fertile en œuvres majeures est celle de Shah ’Abdul Latif né en 1689 dans une famille de mystiques musulmans. Après des années d’errance, il s’établit à Bhit, où il mourut en 1752, entouré d’un groupe de disciples. Son mausolée est aujourd’hui l’un des hauts lieux spirituels du monde musulman. Le grand œuvre de Shah Latif est une somme de poésie destinée au chant, intitulée Risalo, que de nombreux Sindhis, hindous et musulmans, tiennent pour un livre sacré et dont ils savent par cœur des passages entiers. Chacun des trente chapitres de l’ouvrage est centré sur une de ces légendes dont il était question plus haut. Mais il ne s’agit pas pour Shah Latif de les raconter intégralement. Sa technique consiste à ouvrir chaque épisode sur le moment le plus dramatique d’une histoire bien connue de son auditoire. Sous son calame, la légende est transformée en symbole de tel ou tel aspect de l’expérience mystique.

L’un des thèmes les plus fréquents du Risalo comme de toute la poésie mystique en islam est celui de la souffrance de l’homme en quête de l’union divine qui vit douloureusement sa séparation d’avec l’objet de son amour. Ainsi arrive-t-il souvent qu’une légende d’amour indienne ou iranienne soit utilisée de façon symbolique, la jeune fille désireuse de s’unir à son bien-aimé représentant le soufi et le héros de la légende Dieu. Le thème du sacrifice revient aussi à plusieurs reprises. Tel est le cas dans l’épisode du Risalo intitulé « Sorath ». Ce chapitre est fondé sur une légende rajpoute de la péninsule de Kathiawar qui raconte l’histoire de deux rois, Aniraé et Diyatch, tous deux désireux d’épouser la belle Sorath. Diyatch, plus hardi, l’a enlevée et a fait d’elle son épouse. Aniraé ne peut l’accepter et il attaque le royaume de Diyatch : mais le fort de ce dernier est imprenable et l’expédition échoue. Aniraé imagine alors un stratagème. Il offrira à qui s’engage à lui rapporter la tête de son rival une jarre de pièces d’or à la promesse, et la moitié de son royaume en récompense une fois la mission accomplie. En l’absence de son mari, l’épouse du barde Bidjal accepte l’offre royale et rapporte les pièces d’or. Bidjal, à son retour, se sent lié par cet engagement. Il gagne Jhounagarh, la ville de Diyatch, et sa réputation parvient bientôt jusqu’au roi, qui le fait mander. Bidjal joue désormais pour le roi, qui lui demande chaque fois quelle récompense il désire. Un jour, Bidjal demande au roi sa tête, et ce dernier la lui offre. Mais Bidjal a honte de ce qu’il a fait, et se le voit même reprocher par Aniraé. Il retourne alors à Jhounagarh, où l’on procède à la crémation de Diyatch. Conformément à l’étiquette royale, la reine a choisi de s’immoler dans le bûcher son époux. Bidjal se précipite alors dans le feu avec la tête de Diyatch et périt carbonisé.

Dans son poème, d’une manière caractéristique de son style, Shah Latif aborde l’histoire au moment dramatique où le barde va demander au roi de payer de sa vie l’audition sublime qu’il a souhaitée et ou le souverain va se sacrifier. Le ménestrel se présente d’emblée comme « Ahmad » sans la lettre ma. Il s’agit d’un jeu de mot arabe particulièrement significatif dans ce contexte. Ahmad est l’un des noms du Prophète de l’islam. Si l’on enlève le ma à ce nom, l’on obtient « ahd », mot qui en arabe signifie le Principe par excellence, et renvoie à Dieu. En offrant sa tête, c’est donc tout à la fois au Prophète et à Dieu que Diyatch se sacrifie, pour eux et en eux qu’il s’anéantit.

La belle traduction que Jyoti Garin, spécialiste de la culture du Sindh, nous offre de ce passage du Risalo, est fondée sur la plus récente édition indienne du chef d’œuvre de la littérature sindhie, publiée par le Professeur Advani en 1958.

Denis Matringe
Janvier 2004

١ 1
اَللهَ جي آسَ ڪري، هَليو هِيائِين؛
چارَڻَ ٻَڌا چَنگَ کي، جُھوڙا ۽ جھائِين؛
ڏولِي راءِ ڏياچَ جي، ڏُوران ڏِٺائِين؛
وَينَتِي واحِدَ دَرِ، تَنهِن ويرَ ڪَيائِين؛
”سَٻاجها سا ئِين! راءُ رِيجھائِين راڳَ سين.“
Allah, en s’en remettant à Allah, il est parti d’ici1.
À sa lyre, il a noué pompons et sonnailles, le ménestrel.
De loin, il aperçoit le palanquin du roi Diyatch,
et aussitôt supplie l’Unique :
« Clément Maître, puisses-tu par ma mélodie ravir le roi. »
٢ 2
”پَرِديسان پنڌُ ڪَري، هلِي آيو هُون؛
اُونچو تون عرشَ تي، آن ڀورو مٿي ڀُون؛
ڪِيئَن تُسَندين تُون؟ هِيُ سِرَ سوالِي مَڱَڻو.“
« À pied je suis venu d’autres contrées ;
au ciel tu es si haut, sur terre je suis si humble,
comment te satisfaire ? » interroge ce mendiant. Il veut sa tête.
٣ 3
”پَرِديسان پنڌُ ڪَري، سُڻَي آيُسِ شانُ؛
مَڱان ڪَهڙِي مَتِ سين؟ نِسورو نادانُ؛
سو ڪو ڏِيارئِين ڏانُ، جو طَمَعَ کي تَرَڪُ ڪَري.“
« À pied je suis venu, ta gloire m’est connue.
Comment te le demander ? moi l’innocent, le candide !
Puisses-tu me faire un don qui comble mon désir. »
۴ 4
”سَردِيءَ سالِمُ نه رَهان، گَرمِيءَ ٿِيان گُدازُ؛
اَمَنُ ڏيجِ اَمانَ تون، سائِلُ هَڻي سازُ؛
رَبابِيءَ کي رازُ، خالِصُ ڏيجِ خَلِيلَ جو.“
« Par temps froid, je me porte mal, par temps chaud, je deviens faible,
donne-moi paix et repos. » Le quémandeur joue sur son instrument.
« Puisses-tu donner au musicien le pur secret que l’on partage avec son Khalil2. »
٥ 5
”تو دَرِ آيُسِ راڄِيا: جاجِڪُ وٺي جِيُّ؛
ڪَنان ’نارٌ حامِيَہ‘، هاڻِ بَچائِجِ هِيُّ؛
والي! ڏِياريئِي وِيُّ، جِتِ آهي ’جَنَّاتُ عَدۡنِ.“
« Roi, me voici à ta porte : le gueux de musicien s’empare de la vie.
Et du brasier garde à présent ton cœur,
le Maître t’offrira le bouquet des jardins d’Eden. »
٦ 6
”ٻِيا دَرَ ڏيئِي ٻَنَ کي، آيُسِ تُنهِنجي دَرِّ؛
سُونهارا سورَٺِ وَرَ! ڪا مُنهِنجِي ڪَرِّ؛
ڀلا! ڀيري ڀَرّ، پالهو پاندُ پينارَ جو.“
« Négligeant d’autres portes, à ta porte je suis venu,
mari rayonnant de Sorath ! Prends soin de moi,
allons, remplis une nouvelle fois le vêtement que le pauvre te tend. »
1 Du pays d’Aniraé
2 Afin de souligner l’intimité avec Allah, le ménestrel évoque Hazrat Ibrahim, l’ami (Khalil) d’Allah.
١ 1
جاجِڪُ جُھوناڳَڙہَ ۾، ڪو عَطائِي آيو؛
تَنهِن ڪامِلَ ڪَڍِي ڪِينَرو، ويهِي وَڄايو؛
شَهِرُ سَڄو ئِي سُرَ سين، تَندُنِ تَپايو؛
دايُون دَرِماندِيُون ٿِيُون، ٻايُنِ ٻاڏايو؛
چارَڻَ ٿي چايو، ته مارِي آهي مَڱڻو.
Un gueux de grand talent est arrivé à Jhounagarh.
Il a sorti sa lyre, il s’est assis, il a joué, ce sublime.
Les cordes ont embrasé la ville entière de mélodies,
les servantes sont troublées, les reines ont pleuré.
Le ménestrel fait dire1 que ce mendiant est un chasseur.
٢ 2
نِرتِي تَندُ نِيازَ سين، ٻُرائِي ٻِيجَلَّ؛
راجا رَتولَنِ ۾، اونائِي اَمُلَّ؛
رازُ ڪَيائِين راءَ سين، ڪَنهِن موچارِيءَ مَهَلَّ؛
”اَنَا اَحۡمَدُ بِلا مِيمِ“، سَينَ هَنئِي سائِلَّ؛
ڪَنهِن ڪَنهِن پَيئِي ڪلَّ، ته هَرِدوئِي هيڪُ ٿِيا.
Bidjal a frappé la corde avec humilité ;
dans ses palais, le roi précieux a écouté.
Il a posé l’énigme au prince à cet instant exquis :
« Je suis Ahmad sans le m » a lancé l’appelant.
Tel a compris que des amants les cœurs s’unissent, tel autre aussi.
٣ 3
ڪِنِين ڪِنِين ماڙُهين، پيئِي ڪَلَ ڪائِي؛
رَسيا جي رَمۡزَ کي، تن پارسِي پائِي؛
”اَلۡاِنۡسَانُ سِرِّيۡ وَ اَنَا سِرُّهٗ“ ورتِي اِيَ وائِي؛
راجا راڳائِي، هَرِدوئِي هيڪُ ٿِيا.
Ceux-là ont compris l’allusion,
ils ont résolu l’énigme, ceux qui l’ont comprise.
« L’homme est Mon mystère et Je suis le mystère de l’homme ».
Voilà, la va’i2 est dite : du roi et du barde, les cœurs s’unissent.
  ۴ 4
سِرَ جِي هُئائِين هَليو، چارَڻُ چِتائي؛
سو مُوڙا جَھلي نه مالَ جا، ٿو ماڻِڪَ موٽائي؛
”تو دَرِ آيُسِ تي، جِئَن تو ناهِ نه سِکيو.“
De là-bas, le barde s’en est allé ; tout à son désir, il veut sa tête.
Il n’accepte ni cadeaux ni provisions, les pierres précieuses, il les rend.
« Je suis venu à ta porte car tu n’as pas appris à dire non.
٥ 5
”جي مِيراثِي مَڱـڻا، آءٌ پُڻِ مَنجھان تَنِ؛“
ڪِي ڪَہُ مُنهِنجي ڪَنِ، اِرۡثَ مَنجهاران اُنِ جي.“
Oui, moi aussi je fais partie des mendiants mirasi3.
– Fais donc entendre à mes oreilles une part de leur héritage.
٦ 6
”ڪا جا ڳالِھ ڳَرِي، ٻِيجَليا! ٻُڌاءِ مُون؛
پيٺين جِئَن گِرنارَ ۾، تَندُنِ تانُ ڪَري؛
ڪِ تو پَنڌُ پري، ڪِ مَڱَ جَھـلِيندين؟ مَڱڻا!“
Rapporte-moi ce fait, Bidjal ! Raconte-moi
comment, jouant sur tes cordes, tu pénétras dans Girnar.
Tes pas te portent-ils plus loin ou bien acceptes-tu l’aumône, mendiant ?
٧ 7
”مَڱَ نه جَھـلِيان مُورَهِين، نه مُون پَنڌُ پَري؛
ڳَـڻِي آيُسِ ڳالَھڙِي، ڳُجِھي تو ڳَري؛
سا سَمجِھج سورَٺِ وَرَ! وِيندُسِ ڪِينَ وَري؛
پَريان پيرَ ڀَري، تو لَءِ آيو آهِيان.“
– Je n’accepte guère d’aumône, je n’irai pas plus loin.
Pour toi, j’ai apporté une nouvelle secrète,
sache-le, mari rayonnant de Sorath ! Je ne m’en retournerai point,
je suis venu de loin, je suis venu pour toi. »
٨ 8
سِرُ مَڱي سِرُ گُھري، سِرَ رِءَ ٿِـئي نه صلاحَ؛
غَرِيبَنِئُون نه گُذِري، ٿو ماري مِيرَ مَلاحَ؛
نايو نَوابَنِ جا، سورِيو ڪَڍي ساهَ؛
خالقُ سَنجِھ صُباحَ، ڪونه ڇَڏيندو ڪِٿَـهِين.
Il mendie la tête, il exige la tête, sans la tête il n’y a point d’accord ;
il ne fraye guère parmi les miséreux ; les riches et les nobles, il les tue.
Des nawabs4 qu’il retient à terre, il ôte le souffle.
Le Créateur ne lâchera prise nulle part, ni soir ni matin.
1 À sa lyre
2 Parole
3 Les mendiants mirasi chantent la généalogie des groupes. Ils ont reçu le don de la musique en partage.
4 Descendant de Yadou, fondateur d’une dynastie hindoue rajpoute.
١ 1
ڪِي جو ٻِيجَلَ ٻولِيو، ڀِنِيءَ ويهِي ڀانَ؛
راجا رَتولَنِ ۾، سيباڻو سُلطانَ؛
”آءُ مٿاهُون مَڱـڻا! مُقابِلِ مَيدانَ؛
گھورِيان لَکَ، لَطِيفُ چئي، تُنهنجي قَدمَنِ تان قُرِبانَ؛
مَٿو هِيءُ مِزمانَ! هَلِي آءُ ته هِتِ ڏِيَنءِ.“
Ce que Bidjal a dit, assis, ce que le barde a dit à l’aube,
le roi dans ses palais, le sultan l’a aimé.
« Viens mendiant, monte ! face à face, à niveau égal ».
Et Latif : en offrande à tes pieds, en voici des milliers.
Cette tête, hôte, viens, je te la donne !
٢ 2
”آءُ مٿاهُون مَڱڻا! چڙهي ۾ چَؤڏولَ؛
توکي گھوٽَ گُھرائِيو، راڄا مَنجِھ رَتولَ؛
ٻيجَلَ! توسين ٻولَ، وِهاڻِيءَ وَڍَڻَ جِي.“
« Viens mendiant, monte ! le palanquin te porte.
Il t’a sollicité, le monarque, le roi dans son palais.
Bidjal, c’est sa parole : un coup de sabre à l’aube. »
٣ 3
مَحَلين آيو مَڱـڻو، کَـڻِي سازُ سِرِي؛
لَڳِي تَندُ تُنبيرَ جِي، پِيا ڪوٽَ ڪِرِي؛
هَنڌين ماڳين هُوءِ ٿِي، تُنهنجِي ٻِيجَلَ! دانهَن ٻُرِي؛
سِسِي تَنهِن سُلطانَ کان، اچِي گھوٽَ گُھرِي؛
جُهونا ڳَڙهُ جُھرِي، پُوندي جھانءِ جَھروڪَ ۾.
Le mendiant est arrivé au palais, portant l’instrument mystérieux.
La corde du ménestrel a vibré, les fortins sont tombés.
Tumulte de tous côtés ! Bidjal ! ta complainte a résonné.
De ce sultan, le prétendant a demandé la tête ;
Jhounagarh fanera, dans le chaos croulera le palais.
  ۴ 4
ڏاتارَ ۽ مَڱـڻي، ڪونه وسِيلو وِچِ؛
سائِي تالَ تَندُنِ جِي، سائِي چارَڻَ چِتِ؛
جي هِتي جي هُتِ، ته ڳالھِ مِڙِيائِي هيڪِڙِي.
Entre mendiant et donateur, aucune hésitation.
Ce même rythme des cordes, ce même désir du barde ;
ici, là-haut, c’est bien la même chose.
٥ 5
”جاجِڪَ! تو جُهارُ، ڏَھَ ڀيرا ڏِياچُ چئي؛
جَنهِن ۾ مالُ نه مِرِيءَ جيترو، تَنهِن تون طَمَعَدارُ؛
جي اچيئِي ڪَمِ ڪَپارُ، ته وِيہَ ڀيرا وڍَي ڏِيَنءِ.“
« Gueux, dix fois vénération à toi, dit Diyatch.
Ce qui ne vaut même pas un grain de poivre, tu l’espères ;
s’il te faut la tête, je la trancherai vingt fois. »
٦ 6
”ٻيلي! ٻَئِي پارَ، جان مُون نيڻَ هَڻِي نِهارِيا؛
چوري رَکِـيَم چِتَ ۾، ڏِسِيُنِ جا ڏاتارَ؛
هِيُ سِرُ توهان ڌارَ، ٻِيجي ڪَنهِن نه ٻولِيو.“
À peine j’avais posé mes yeux sur les deux flancs de la forêt,
mécène des pays alentour, dans mon cœur, je le savais :
cette tête, à part toi, nul ne me l’a promise.
٧ 7
”سو جِيُ، مَڱَـڻهارَ! مَ هوءِ، جَنهِن تو مَٿي سِرَ سَٽو ڪَيو؛
جو مُون مُل مُورِ نه سَپَڄي، تان جي سو گُهرِيوءِ؛
تان جُڳان جُڳِ ڏِنوءِ، ڏُنگو ڏاتارَنِ کي.“
– Mendiant, jamais n’aurait dû naître celui qui mit cette tête aux enchères1.
Si tu m’avais demandé ce que je n’ai précisément pas,
génération après génération, les donateurs auraient porté une tare.
٨ 8
”مَٿو مَٿائِين گھورِيان، مَٿو تو مَٿاءِ؛
هَڏو هِيُ هَٿِ ڪَري، جاجِڪَ! وَهِلو جاءِ؛
تُون سين اَنِيراءِ، جِمَ واچا ۾ وِلَهو وَهِين.“
Cette tête, la voici en offrande, cette tête, reçois-la.
Gueux ! pars vite avec ce crâne,
tu pourrais sinon ne pas tenir parole envers Aniraé.
٩ 9
”مَٿو مُورِ نه پاڙِيان، تُنهنجي تَندُ تَنوارَ؛
سِرَ ۾ سَڃَڻَ ناهِ ڪِي، موٽُ مَ، مَڱـڻهارَ!
ڪِينهي منجِھ ڪَپارَ، لَڄيندو ٿو لاهِيان.“
Cette tête me semble indigne de ta musique ;
il n’y a rien dedans, homme honnête, mais ne repars pas bredouille, mendiant !
Cette tête est creuse, je l’enlève avec honte.
١٠ 10
”سؤ سِرَنِ پائي، جي تَندُ بَرابَر تورِيان؛
اُٽَلَ اوڏانهِين ٿِـئي، جيڏانهن ٻِيجَلَ ٻُرائي؛
سَکِـڻو هَڏُ آهي، سِرَ ۾ سَڃَڻُ ناهِ ڪِي.“
Si d’un côté je pouvais mettre cent têtes dans la balance et de l’autre ta corde,
le plateau pencherait là où joue Bidjal ;
ce crâne est vide, il n’y a rien dedans, homme honnête.
١١ 11
”مَٿي اُتي مُنهنجي، جي ڪوڙين هُوَنِ ڪَپارَ؛
ته وارِيو وارِيو وَڍِيان، سِسِيءَ کي سَوَ وارَ؛
ته پِڻُ تَندُ تَنوارَ، مُوهان مٿائُون، مَڱـڻا!“
Si j’avais des milliers de têtes,
encore et encore, je les trancherais cent fois ;
et malgré tout, ta corde tendue pèserait plus, mendiant !
١٢ 12
”جو تو ڏِيَڻُ، ڏِياچَ! لاهِيو اِي سِرُ سَڀِڪو ڏي؛
ڪِي نانہِ جَهِڙو ڏي، جو سَنَدَ ٿِـئي سُواليِـين.“
– Diyatch, pour ce qui est de donner, tout le monde peut enlever sa tête,
mais toi, fais-moi un don qui pour les quémandeurs soit exemplaire. »
١٣ 13
پَسِي پاٽُ پُرِ ٿِيو، سندو جادِمَ جُودُ؛
مَڱَ وِهاڻِيءَ مڱڻا! مَٿو هيرَ مَوجُودُ؛
بَلَڪِ آهي بُودُ، ناڪَسِيءَ، نابُودُ ۾.
Le musicien est satisfait du roi exemplaire des Yadou2.
Mendiant ! le don, à l’aube. La tête est là présente,
mais le vrai statut, c’est l’anéantissement, l’absence de statut.
١۴ 14
چارَڻَ چَنگُ ڪُلهي ڪَري، پيرَ پُرِي پاتا؛
صَدا جي سَيَّدُ چئي، وائِي ڪَيائِين واتا؛
تَنهِن تي راءُ راضِي ٿِيو، دِلِ وڏِيءَ داتا؛
مَرڪي مَرُ ماتا، رُوڙِي راءِ ڏياچَ جي.
Son instrument à l’épaule, le ménestrel est passé.
Et Sayyid3 : ses lèvres ont nommé le désir.
Le roi, donateur généreux, l’a entendu ;
puisse Rouri, la mère de Diyatch, en être fière.
1 Pour Aniraé qui a demandé ta tête ou en échange de ta musique.
2 Titre donné aux hauts dignitaires musulmans et aux gouverneurs indiens des provinces pendant la période moghole.
3 Autre nom de Shah Latif qui appartient à la famille des Sayyid, titre assumé par les descendants du Prophète.
١ 1
رِءَ مَصلِحَتَ مَڱـڻا، قَصَرِ ڪِينَ اَچَنِّ؛
نُورُ تَجَلَّو نُورَ سين، نِميو نيڻَ پَسَنِّ؛
خِيمي ۾ کَنگھارَ جي، چانڊُوڻا چِمِڪَنِّ؛
لَڌائِين لَطِيفُ چئي، سَندا ڏاڻَ ڏِسِيَنِّ؛
تيلان مُلڪَ ڌَڻِينِّ، مَڃِيو مَڱـڻهارَ کي.
Nul mendiant n’entre au palais qui ne fasse le bien.
Radiance contre radiance, les yeux fermés voient,
brillent comme la lune dans la tente de Khangar1.
Et Latif : toutes les directions l’ont béni,
voilà pourquoi peuple et roi ont reconnu le quémandeur.
٢ 2
”مَرُ ته آئين، مَڱـڻا! مامَ پَرُوڙِي مُون؛
جيڪا ڳاهَ ڳالهائِيين، سا سَڀِ سَمجهِي سُون؛
تَنهِن ۾ تُسِجِ تُون، جيڪِي پَوَيئِي پَٽَ ۾.“
C’est bien que tu sois venu, mendiant ! J’ai résolu l’énigme ;
le conte que tu as conté, je l’ai entièrement compris ;
contente-toi de ce qui tombera par terre.
٣ 3
”چارَڻَ! تُنهنجي چَنگَ جو، عَجَبُ آهِمِ اِيُّ؛
هَڻِي آيو هَٿَن سين، جِئَرو رکِيو جِيُّ؛
راتِ مُنهنجو رِيُّ، ڪاٽِيو تو ڪُماچَ سين.“
Ménestrel ! Ce qui m’étonne avec ta lyre,
c’est qu’en en jouant de tes mains ton cœur reste vivant,
quand cette nuit tu as sabré le mien.
  ۴ 4
”تانُ نه آهي تَندُ جو، رُون رُون ڪري رازُ؛
هَڻَندَڙَ سَندا هَٿَڙا، سَڀِڪو چئي سازُ؛
سَٽَ ڏيئِي شَهِبازُ، ٿِيُ، ته ٿوڪُ پِرائِيين.“
– Non, ce n’est pas une mélodie des cordes, c’est le murmure d’un secret.
Ce que les mains frappent, tous l’appellent un instrument,
mais toi, deviens faucon royal et avec zèle empare-toi du trésor.
٥ 5
”تَندُ تُمارِيءَ تانُ، ڪَهِيو سو قَبُولُ پِيو؛
سِرُ ته آهي سَٽَ ۾، پَرَ ٻِيو ڪِي مَڱِجِ دانُ؛
خاڪِ، مِٽِي ڪا بانُ، ڪاٽِيا پوءِ ڪُجُھ نَهِين.“
Ce que tes cordes ont chanté, je l’ai accordé ;
la tête est déjà aux enchères, demande un autre don ;
cette charpente de poussière une fois coupée, plus rien ne reste.
٦ 6
”چارَڻَ! ٻولِجِ ڪِي ٻِيو، گُهرِيُءِ سو گھورِيان؛
گَهرُ، سورَٺِ نه پَڙي، جان تَندُنِ بَرابَرِ تورِيان؛
ڳُجِھي آهِمِ ڳالِهڙِي، آءُ اوري، تان اورِيان؛
ڪِ ڪُلَهنِئُون ڪورِيان؟ ڪِ، جاجِڪَ! جُسي سين ڏِيَنءِ؟“
Ménestrel, dis-moi autre chose, ce que tu as demandé, je te l’offre ;
Sorath et palais ne pèsent rien face à tes cordes.
Je dois te faire une confidence, approche, qu’on en parle :
dois-je couper, gueux, cette tête à l’épaule, ou bien avec le torse ? »
٧ 7
ٽيئِي پَرِچيا پاڻَ ۾، تَندُ، ڪَٽارو، ڪنڌُ؛
”تَنهِن جِهوئِي ناهِ ڪِي، جو تو، چارَڻَ! ڪَيو پَنڌُ؛
اِيُ شُڪُرُ اَلۡحَمۡدُ، جِئَن مَٿو گُهرِيوءِ مَڱڻا!“
Corde, sabre, épaule, tous les trois sont unis.
Ménestrel, la marche que tu as faite, il n’y a rien de plus précieux ;
mendiant, remercie Allah car tu n’as demandé que la tête.
٨ 8
ڪَنجهي ڪيرَتِ ڪِينَرو، واڄو وِلاتي؛
هَنئِي تَندُ حُضُورَ ۾، تَنهِن پارِسَ پيراتِي؛
ڏِسَنديئِي ڏِياچَ کي، ظاهِرُ ٿِيو ذاتِي؛
ڪَڍِي تَنهِن ڪاتِي، وِڌو ڪَرَٽُ ڪَپارَ ۾.
La mélodie de la lyre résonne – quel étrange instrument.
Pierre de touche, il a joué devant son Excellence ;
sous le regard de Bidjal, le joyau s’est révélé ;
le roi a sorti son sabre et dans la tête a plongé le couteau.
٩ 9
گُلُ ڇِنو گِرنارَ جو، پَٽَڻِ ٿِـيُون پِٽِينِ؛
سَهسين سورَٺِ جَهِڙِيُون، اُڀِيُون اوسارِينِ؛
چوٽا چارَڻَ هَٿَ ۾، سِرُ سِينگاريو ڏِينِ؛
ناريُون ناڏَ ڪَرِينِ: ”راڄا راتِ رَمَگيو!“
Voilà cueillie la fleur de Girnar ; les femmes de Patan profèrent des malédictions ;
comme Sorath, des centaines d’autres femmes pleurent debout.
La tête qu’elles ont ornée, elles la déposent dans les mains du ménestrel.
Les femmes en pleurs se lamentent, « cette nuit, le roi a trépassé. »
١٠ 10
سورَٺِ مُئِي، سُکُ ٿِيو، خِيما هَنيا کَنگھارَ؛
ٿِيو راڳُ، رُوپُ سو، لَڳي تَندُ تَنوارَ؛
سو ڍَٽين پَٽين پارَ، پسو! راڄا راضِي ٿِيو.
Sorath est morte, paix Khangar a planté sa tente dans l’au-delà ;
cette mélodie s’est incarnée, les cordes ont vibré ;
ici, là-bas, partout, voyez ! le roi est d’harmonie.
1 Autre nom du roi Diyatch.

L’ensemble de ces quatre chants de la Mélodie Sorath, complétés par leur translittération, a été publié en version bilingue chez Auroville Press, désormais intégrées au Pavillon de France et de la francophonie d’Auroville. Contactez-nous pour de plus amples informations.