Pañcatantra : Prologue

Il existe deux traductions en français du Pañcatantra :

Sites recommandés pour approfondir sa connaissance du Pañcatantra :

Voir aussi l’œuvre magistrale de Walton Ford, dont un grand nombre de ses tableaux animaliers est consacré au Pañcatantra.

kathāmukham Prologue
Traduction : Sophie-Lucile Daloz, Annette Mouret, Danièle Sevrette
OM namaḥ śrīśāradāgaṇapatigurubhyaḥ mahākavibhyo namaḥ। J’en appelle à Sharada1, déesse de la connaissance et de la joie,
À Gaṇapati, dieu à la tête d’éléphant, protecteur des troupes,
Aux maîtres et aux grands poètes !
brahmā rudraḥ kumāro harivaruṇayamā vahnirindraḥkuberaḥ candrādityau sarasvatyadadhiyuganagā vāyururvībhujaṅgāḥ।
siddhā nadyo’śvinau śrīrditir aditisutā mātaraś caṁḍikādyā vedāstīrthāni yakṣā gaṇavasumunayaḥ pāntu nityaṁ grahāśca॥
J’en appelle à Brahmā, créateur du monde,
À Rudra2, destructeur du monde,
À Kumāra, premier fils de Shiva, dieu de la guerre,
À Hari, protecteur du monde3,
À Varuṇa4, dieu des océans,
À Yamā, dieu de la mort,
À Vahni5, dieu du feu,
À Indra, roi des dieux, maître du ciel,
À Kubera, dieu des richesses de la terre ;
J’en appelle à Chandra, la lune, et à Aditya, le soleil,
À Sarasvatī, déesse de la sagesse, de la parole sacrée et de la science,
Aux océans,
Aux âges du monde, yuga,
À la montagne, nagā,
Au vent, vayu,
À la terre, urvi,
Et aux serpents6, bhujanga ;
J’en appelle aux hommes accomplis7, siddha,
Aux rivières,
Aux jumeaux célestes émissaires de l’aurore, Aśvini,
À la déesse Sri8, la suprême,
À Diti, la déesse sombre, mère des titans,
Aux enfants de la déesse Aditi,
À toutes les mères,
À Chaṇḍikā9, la déesse farouche, et à toutes les autres !
J’en appelle aux védas,
Aux lieux saints de pèlerinages, tirtha,
Aux génies sylvestres, yaksa,
Aux divinités mineures de la troupe de Shiva, gaṇa,
Aux assistants d’Indra, vasu10,
Aux sages, à vous, qui faites vœu de silence,
Et à vous, les astres,
Vous tous, protégéez-nous !
manave vācaspataye śukrāya parāśarāya
sasutāya। cāṇakyāya ca viduṣe namo’stu nayaśāstrakartṛbhyaḥ
J’en appelle aux sages érudits,
À Manou, l’auteur de Manu-smriti, traité sur la gouvernance,
À Vācaspati11, auteur d’un traité de conduite, maître des prières,
À Shukra, le scintillant Vénus12,
Au sage Parāśara, père de Vyāsa et des hymnes du rig-veda,
À Sasuta, Vyasayukta…
Et à Canakya, ministre de Chandra Gupta Maurya,
À tous les savants,
Auteurs du traité du Naya-shastra, traité qui rend compte de la réalité multiforme,
Vous tous, protégéez-nous !
sakalārthaśāstrasāraṁ jagati samālokya viṣṇuśarmedam। tantraiḥ pañcabhire taccakāra sumanoharaṁ śāstram॥ Après avoir étudié et ressenti la quintessence du traité de l’Artha-shastra dans ce monde, Vishnu Sharma créa cette œuvre divisée en cinq livres, un traité très ludique.
tad yathānuśrūyate। Voilà ce qui nous est parvenu par la tradition orale.
asti dakṣiṇātye janapade mahilāropyaṁ nāma nagaram। tatra sakalārthi śāstra kalpadrumaḥ pravara nṛpa mukuṭamaṇim marīcimañjara carcitacaraṇayugalaḥ sakalakalpapāraṁga to ‘maraśaktirnāma rājā babhūva। tasya trayaḥ putrāḥ paramadurmedhaso vasuśaktirugraśaktiranekaśaktiśceti nāmāno babhūvuḥ। Il y avait, dans une contrée méridionale, une contrée peuplée, une ville du nom de Mahilaropya. Là, vivait un roi nommé Amara-shakti (Force-éternelle), versé dans l’Artha-shastra, traité sur la chose publique. Il était aussi généreux que Kalpa-druma, l’un des cinq arbres du paradis qui exauce les vœux de tous les quémandeurs ! Vénéré de son peuple pour sa grande intelligence, il était d’une aura resplendissante ! Mais ses trois fils, Vasu-shakti (Force brillante), Ugra-shakti (Force puissante) et Aneka-shakti (Force multiple), étaient dépourvus de toute lueur d’intelligence.
atha rājā tān śāstravimukhān ālokya sacivān āhūya provāca – bhoḥ jñātam etad bhavadbhiryaḥ yanma mamaite trayo’pi putrāḥ śāstravimukhā vivekahīnāśca। tadetān paśyato me mahadapi rājyaṁ na saukhyam āvahati। Convoquant ses ministres, le roi leur dit : « Messieurs les ministres, mes trois fils que voici sont totalement hermétiques au shastra, et, par-là, dépourvus de tout discernement. De ce fait, le royaume ne connaîtra guère de tranquillité !
athavā sādhvidam ucyate – Les sâdhus disent bien :
ajātamṛtamūrkhebhyo mṛtājātau sutau varam।
yatastau svalpaduḥkhāya yāvajjīvaṁ jaḍo dahet॥
À choisir entre non né, mort ou idiot, mieux vaut un fils mort-né car la douleur est courte.
Un fils idiot, lui, fait souffrir toute la vie !
varaṁ garbhasravo varamṛtuṣu naivābhigamanam varaṁ jātaḥ preto varamapi ca kanyaiva janitā।
varaṁ vandhyā bhāryā varamapi ca garbheṣu vasati na cāvidvān rūpadraviṇaguṇayukto’pi tanayaḥ॥
Mieux vaut une fausse couche,
Mieux vaut ne pas s’accoupler durant le printemps.
Mieux vaut qu’un enfant naisse mort ou meure juste après la naissance. Mieux vaut encore la naissance d’une fille !
Mieux vaut une femme stérile ou que l’enfant ne naisse jamais plutôt qu’un fils beau et vertueux, mais inculte !
kiṁ tayā kriyate dhenvā yā na sūte na dugdhadā।
ko’rthaḥ putreṇa jātena yo na vidvānna bhaktimān॥
À quoi bon une vache, qui ne vêle ni ne donne de lait !
À quoi bon un fils né, qui n’est ni savant ni dévot !
tadeteṣāṁ yathā buddhiprabodhanaṁ bhavati tathā ko’pyupāyo’nuṣṭhīyatām। atra ca maddattāṁ vṛttiṁ bhuñjānānāṁ paṇḍitānāṁ pañcaśatī tiṣṭhati। tato yathā mama manorathāḥ siddhiṁ yānti tathānuṣṭhīyatāmiti। Alors, pour éveiller leur intelligence, que l’on trouve une solution. Or voyons, il y a ici cinq cents pandits qui jouissent de mes faveurs. Aussi, que mes souhaits se réalisent ! Et vite ! »
tatraikaḥ provāca – Alors l’un d’eux intervint :
deva dvādaśabhirvarṣairvyākaraṇaṁ śrūyate। tato dharmaśāstrāṇi manvādīni arthaśāstrāṇi cāṇakyādīni kāmaśāstrāṇi vātsyāyanādīni। evañca tato dharmārthakāmaśāstrāṇi jñāyante। tataḥ pratibodhanaṁ bhavati। « Seigneur ! Il faut douze années pour apprendre la grammaire par la tradition orale aux pieds d’un maître ; viennent ensuite l’apprentissage du Dharma-shastra, traité de lois du sage Manou, puis celui de l’Artha-shastra, traité sur la chose publique du sage Chanakya, suivi du Kama-shastra, traité sur l’amour du sage Vatsyayana, et bien d’autres encore. C’est ainsi que se forge la connaissance. »
atha tanmadhyataḥ sumatirnāma sacivaḥ prāha aśāśvato’yaṁ jīvitavyaviṣayaḥ। prabhūtakālajñeyāni śabdaśāstrāṇi। tat saṅkṣepamātraṁ śāstraṁ kiñcideteṣāṁ prabodhanārthaṁ cintyatāmiti। Alors, au milieu de tous, le ministre du nom de Sumati, le sage-bienveillant, prit la parole : « La vie n’est pas chose éternelle et les traités prennent du temps pour être intelligibles. Alors pensez plutôt à leur en faire un condensé pour éveiller leur conscience.
uktaṁ ca yataḥ – Ainsi, ne dit-on pas :
anantapāraṁ kila śabdaśāstram svalpaṁ tathāyurbahavaśca vighnāḥ।
sāraṁ tato grāhyamapāsya phalgu haṁsairyathā kṣīramivāmbudhyāt ॥
Sans limites sont les enseignements de la tradition orale. La vie est très courte, et les obstacles nombreux.
Aussi, faut-il en saisir l’essence et non l’apparence, tel le cygne à même de discerner le lait de l’eau.
tadatrāsti viṣṇuśarmā nāma brāhmaṇaḥ sakalaśāstrapāraṅgamaḥ chātrasaṁsadi labdhakīrtiḥ। tasmai samarpayatu etān। sa nūnaṁ drāk prabuddhān kariṣyati iti। Il y a ici, parmi nous, un brâhmane du nom de Vishnu Sharma, fin connaisseur de tous les traités, plébiscité par ses élèves. Confiez-lui les princes ! il les rendra vite intelligents »
sa rājā tadākarṇya viṣṇuśarmāṇamāhūya provāca bhoḥ bhagavan madanugrahārthametān arthaśāstraṁ prati drāg yathānanyasadṛśān vidadhāsi tathā kuru। tadāhaṁ tvāṁ śāsanaśatena yojayiṣyāmi। Entendant cela, le roi appela Vishnu Sharma et dit : « Noble Seigneur ! De grâce, pour moi, enseignez-leur l’Artha-shastra, l’art de la gouvernance ! Rendez-les prodigieux le plus vite possible, faites le nécessaire ! Je vous ferai alors chef de cent villages ! »
kiṁ bahunā – śrūyatāṁ mamaiṣa siṁhanādaḥ। nā’hamarthalipsurbravīmi। mamāśītivarṣasya vyāvṛtta sarvendriyārthasya na kiñcidarthena prayojanam। kintu tvatprārthanāsiddharthasya sarasvatī vinodaṁ kariṣyāmi। tallikhyatāmadyatano divasaḥ yadyahaṁ ṣaḍmāsābhyantare tava putrānnaya śā straṁ pratyananyasadṛśānna kariṣyāmi tato nārhati devo devamārgasaṁ darśayi tum। Alors Vishnu Sharma répondit au roi : « Écoutez donc ma parole sincère. Je ne vends pas la connaissance, ni ne souhaite gouverner cent villages. Mais en revanche, si, en six mois, je n’éduque pas vos fils dans l’art du Niti-Shastra, alors je ne serai plus digne de porter mon nom ! Pour être bref, écoutez donc ma parole de lion : « Je n’ai aucune pensée cupide de richesses. J’ai quatre-vingts ans et je suis débarrassé des tourments des plaisirs des sens. Je n’ai pas besoin d’une once de richesse. Mais afin de satisfaire à votre requête, je diffuserai des connaissances par jeu, en hommage à Sarasvatî, déesse de la sagesse. Écrivez ! « Si, en l’espace de six mois, je ne réussis pas à rendre vos fils exceptionnels dans l’art de la gouvernance, et à leur apprendre le traité de Naya-Shastra, alors je ne mériterai ni la grâce de Dieu ni ne serai digne de montrer la voie sacrée qui mène vers Lui ! »
athāsau rājā tāṁ brāhmaṇasyā ‘saṁbhā vyāṁ pratijñāṁ śrutvā sasacivaḥ prahṛṣṭo vismayānvitastasmai sādaraṁ tān kumārān samarpya parāṁ nirvṛ ti majagāma। viṣṇuśarmaṇāpi tān ādāya tadarthaṁ mitrabhedamitraprāptikākolūkīyalabdhapraṇāśāparīkṣitakārakāṇi ceti pañcantrāṇi racayitvā pāṭhitāḥ te rājaputrāḥ। te’pi tānyadhītya māsaṣaṭkena yathoktāḥ saṁvṛttāḥ। tataḥ prabhṛtyetat pañca taṁtrakaṁ nāma nītiśāstraṁ bālābodhanārthaṁ bhūtale pravṛttam। Alors ce roi, après avoir entendu la promesse impossible du brâhmane, heureux, entouré de tous ses ministres, émerveillé, lui confia les princes avec un profond respect et fut submergé de bonheur. Les accueillant, Vishnu Sharma créa pour les princes le Pañcatantra, Les cinq livres et leur inculqua ainsi l’enseignement : mitra-bheda (La désunion des amis), mitra-prāpti (L’art de se faire des amis), kākolūkīya (La guerre des corbeaux et des hiboux), labdha-pranāśana (La perte du bien acquis) et aparīkṣita-kāritva (La conduite inconsidérée). Par leur étude, en l’espace de six mois, les princes devinrent des êtres accomplis tel que cela avait été annoncé. Depuis ce temps-là, vulgarisé pour tous les enfants sur terre, le savant traité de Niti-Shastra est connu sous le nom de Pañcatantra.
adhīte ya idaṁ nityaṁ nītiśāstraṁ śrṛ ṇoti ca।
na parābhavama vā pnoti śakrādapi kadācana॥
Celui qui l’apprend par cœur, ou l’apprend par la bouche d’un conteur
Ne verra pas de défaite, même si son ennemi n’est autre que le roi du ciel, Indra, le tout puissant !
iti kathāmukham। Ainsi va le prologue.
1 Incarnation de Sarasvatī, représentant la connaissance et la joie ; on la célèbre au festival de navarātra ; elle est vénérée à Śṛṅgerī
2 Premier nom de śiva
3 Autre nom de Viṣṇu dieu qui veille à préserver la pérennité du monde
4 Figure éminente du panthéon védique
5 Convoyeur des offrandes faites aux divinités
6 Créatures semi-divines à face humaine, au corps de serpent et au capuchon de cobra
7 Créatures semi-divines qui habitent l’espace entre la terre et le soleil
8 Autre nom de Lakṣmī, parèdre de Viṣṇu
9 Autre nom de Durgā
10 Classe de déités
11 Autre nom de Bṛhaspati
12 Nom de la planète et de son régent