Amrita Pritam

Amrita Pritam
J’invoque aujourd’hui Varis Shah

Biographie : Wikipedia

Poème extrait de la revue Europe, revue littéraire mensuelle (avril 2001).

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J’invoque aujourd’hui Varis Shah
Amrita Pritam Denis Matringe
J’invoque aujourd’hui Varis Shah1 : « Parle, de n’importe où, de ta tombe, et du livre de l’amour aujourd’hui tourne encore une page ! Une fille avait pleuré, une enfant du Panjab2, et tu écrivis une élégie. Les filles sont aujourd’hui des milliers à pleurer, qui te disent, Varis Shah :
“Lève-toi, sympathisant des malheureux, lève-toi, regarde ton Panjab ! Le marais3 est aujourd’hui jonché de cadavres et pleine de sang la Chenab4. Quelqu’un aux cinq rivières a mêlé du poison et la terre a été arrosée de leur eau. Du poison a germé dans chaque parcelle de cette terre fertile, qui s’est un peu partout couverte de taches rouges et de calamités.
Un vent vénéneux alors a soufflé sur les forêts, de chaque flûte en roseau il a fait un serpent5 et voici que les serpents ont hypnotisé les gens et mordu, mordu ; en tout lieu le corps du Panjab a bleui.
Les chants ont rompu avec les gorges, les fils avec les fuseaux, les compagnes avec les parties de filage6 ; les rouets se sont tus. Luddan a fait couler le bateau-lit7, la balançoire aujourd’hui a cassé les branches du pipal8. Elle est perdue cette flûte où chantait le souffle de l’amour et les frères de Ranjha ont tous oublié comment il en jouait.
Le sang s’est épanché sur le sol, il s’écoule des tombes. Les princesses de l’amour pleurent dans les sanctuaires.
Tous aujourd’hui sont devenus des Kaido9, voleurs d’amour et de beauté. Où trouver aujourd’hui un autre Varis Shah ?” » J’invoque aujourd’hui Varis Shah : « Parle, de n’importe où, de ta tombe, et du livre de l’amour aujourd’hui tourne encore une page ! »
1 Auteur d’un des chefs-d’œuvre de la littérature panjabi classique (1767), un lai racontant les amours contrariées du couple panjabi légendaire Hir et Ranjha.
2 Hir, héroïne de la légende, empêchée d’épouser son Ranjha bien-aimé.
3 Lieu de pâturage où se retrouvaient secrètement Hir et Ranjha, devenu vacher du père de son aimée./td>
4 Affluent de l’Indus, qui sépare la région d’origine de Ranjha de celle de Hir.
5 Allusion à la flûte dont Ranjha joue à merveille.
6 Traditionnellement, femmes et jeunes filles des villages panjabis se réunissaient l’après-midi pour filer en des séances qui s’accompagnaient de chants typiques. Le poème de Varis Shah évoque cette coutume.
7 Allusion au bateau-lit de Hir sur la Chenab, conduit par Luddan, passeur pingre qui refuse tout d’abord d’embarquer Ranjha quand ce dernier veut traverser la rivière. Il finit par se laisser convaincre, et c’est sur ce bateau qu’a lieu la première rencontre entre Hir et Ranjha.
8 La balançoire est l’un des passe-temps favoris des filles panjabis. Dans le poème de Varis Shah, Hir, pour attendrir son père et lui faire engager Ranjha comme vacher, évoque celles qu’il lui fabriquait quand elle était petite.
9 Kaido est l’oncle fourbe et vicieux de Hir dont il révèle au conseil de caste l’amour pour Ranjha après avoir surpris les jeunes ensemble dans le marais où ils se retrouvent.