Pañcatantra
pañcatantra

Le singe et le crocodile

Cette page contient le conte en version intégrale. Les 16 stances sont regroupées sur cette page.

Cette fable est extraite du Pañcatantra, dont deux traductions sont disponibles en français :

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Première partie

Écoutez la première partie de cette fable, récitée en sanskrit par Jyoti Garin.

pañcatantre
labdhapraṇāśam - caturthaṁ tantram
Pañcatantra (livre 4)
La perte du bien acquis
Traduction : Sophie-Lucile Daloz
atha-idam-ārabhate labdha-praṇāśaṁ nāma caturthaṁ tantraṁ yasyām-ādimaḥ ślokaḥ C’est ici que commence le quatrième livre, qui a pour nom « la perte du bienfait » Voici sa première stance :
samutpanneṣu kāryeṣu buddhiryasya na hīyate।
sa eva durgaṁ tarati jalasthaḥ vānaraḥ yathā॥1॥
Dans les vicissitudes de l’existence, seul celui qui garde son sang froid
Traverse le danger, tel le singe ballotté par les flots (1)
tad-yathā-anuśrūyate C’est ce que nous raconte la suite.
asti kasmin-cit-samudra-upakaṇṭhe mahān-jambū-pādapaḥ sadā-phalaḥ। tatra ca rakta-mukhaḥ nāma vānaraḥ prati-vasati sma। tatra ca tasya taru-adhaḥ kadācit-karāla-mukhaḥ nāma makaraḥ samudra-salilān-niṣkramya su-komala-bālukā-sanāthe tīra-upa-ante ni-aviśat। tataḥ-ca rakta-mukhena saḥ proktaḥ bhoḥ bhavān sam-abhi-āgataḥ-atithiḥ  tad-bhakṣayatu mayā dattāni-amṛta-tulyāni jambū-phalāni। Il y avait au bord de l’océan un magnifique arbre Djambou toujours en fruits. Un singe du nom de Face Rouge y avait élu domicile. C’est au pied de cet arbre, là où le sable était des plus fins, qu’un jour, après être sorti de l’océan, s’installa un crocodile du nom de Gueule Béante. Aussitôt Face-Rouge l’interpelle : « Holà ! Vous qui êtes venu en qualité d’hôte, veuillez donc manger ces fruits du Djambou, semblables au nectar. Je vous les offre.
uktaṁ-ca Ne dit-on pas…
priyaḥ vā yadi vā dveṣyaḥ mūrkhaḥ vā yadi paṇḍitaḥ।
vaiśva-deva-antam-āpannaḥ saḥ-atithiḥ svarga-saṁ-kramaḥ॥2॥
na pṛcchet-caraṇaṁ gotraṁ na ca vidyāṁ kulaṁ na ca।
atithiṁ vaiśva-deva-ante śrāddhe ca manuḥ-abravīt॥3॥
dūra-mārga-śrama-śrāntaṁ vaiśva-deva-antam-āgatam।
atithiṁ pūjayed-yaḥ-tu sa yāti paramāṁ gatim॥4॥
apūjitaḥ atithiḥ yasya gṛhād-yāti vi-niḥ-śvasan।
gacchanti vi-mukhaḥ-tasya pitṛbhiḥ saha devatāḥ॥5॥
« Qu’il soit aimé ou détesté, qu’il soit stupide ou savant
L’hôte qui survient à la fin d’un sacrifice à tous les dieux est un accès au paradis ». (2)
Manu disait : « Qu’on ne questionne pas l’hôte survenu à la fin d’un rite funéraire ;
Qu’on ne le questionne ni sur sa conduite, ni sur sa famille, ni sur son savoir, ni sur sa lignée. (3)
Celui qui honore l’hôte venu à la fin du sacrifice à tous les dieux, épuisé par un long voyage,
Celui-là atteint le but suprême. (4)
Les dieux et les ancêtres se détournent de celui qui laisse partir son hôte empli de soupirs
Pour ne pas y avoir reçu les égards dus à sa qualité ». (5)
evamuktvā tasmai jambūphalāni dadau। so’pi tāni bhakṣayitvā tena saha ciraṁ goṣṭhīsukhamanubhūya bhūyo’pi svabhavanamagāt। Après avoir parlé, il lui offrit des fruits de Djambou. Le crocodile les dévora, puis tous deux s’adonnèrent à des conversations agréables. Le crocodile rentra chez lui.

Deuxième partie

Écoutez la deuxième partie de cette fable, récitée en sanskrit par Jyoti Garin.

pañcatantre
labdhapraṇāśam - caturthaṁ tantram
Pañcatantra (livre 4)
La perte du bien acquis
Traduction : Sophie-Lucile Daloz
evaṁ nityam eva tau vānara-makarau jambū-cchāyā-sthitau vividha-śāstra-goṣṭhyā kālaṁ nayantau sukhena tiṣṭhataḥ। so’pi makaro bhakṣita-śeṣāṇi jambū-phalāni gṛhaṁ gatvā sva-patnyai prayacchati। atha anyasmin divase tayā sa pṛṣṭaḥ nātha kva evaṁvidhāni amṛta-phalāni prāpnoṣi sa āha bhadre mamāsti parama-suhṛdraktamukho nāma vānaraḥ। sa prīti-pūrvam imāni phalāni prayacchati। C’est ainsi que tous les jours, installés à l’ombre du Djambou, le singe et le crocodile passent agréablement leur temps à s’entretenir sur des sujets variés et sérieux. Une fois rentré chez lui, le crocodile offre à sa femme, pour son régal, les fruits du Djambou. Un jour, cette dernière l’interroge :
– « mon époux, où donc trouves-tu ces fruits dignes de l’ambroisie ? »
– « Ma chère, répond le crocodile, j’ai un très grand ami, un singe du nom de Face-Rouge. C’est avec beaucoup d’affection qu’il m’offre ces fruits ».
atha taya abhihitaṁ yaḥ sada iva amṛta prāyāṇi īdṛśāni phalāni bhakṣayati tasya hṛdayam amṛtamayaṁ bhaviṣyati। tad yadi bhāryayā te prayojanam tataḥ tasya hṛdayaṁ mahyaṁ prayaccha। yena tad bhakṣayitvā jarā-maraṇa-rahitā tvayā saha bhogān bhunajmi। sa āha bhadre mā maivaṁ vada yataḥ sa pratipanno’smākaṁ bhrātā। aparaṁ phala-dātā। tato vyāpādayituṁ na śakyate। tat tyaja enaṁ mithyāgraham। Aussi répond-elle : – « Celui qui permet de manger ces fruits dignes de l’ambroisie doit avoir un cœur empli d’ambroisie ! Si, donc, tu te soucies quelque peu de moi, offre moi son cœur. Une fois que je l’aurai mangé, privée de la vieillesse et de la mort, je pourrai jouir avec toi des fruits ». Et lui de répondre : – « Ma chère ! Non, non ne parle pas ainsi. Je le considère comme mon frère, et c’est lui qui nous donne les fruits. Aussi, il ne faut pas le tuer. Abandonne cette lubie.
uktaṁ ca Ne dit-on pas…
ekaṁ prasūyate mātā dvitīyaṁ vāk prasūyate।
vāg-jātam adhikaṁ procuḥ sodaryād api bāndhavāt॥6॥
La mère enfante l’un, la parole enfante l’autre
On dit que ce qui est enfanté par la parole est supérieur au lien même de la fraternité ». (6)
atha makaryāha tvayā kadācid api mama vacanaṁ nānyathākṛtam tan nūnaṁ sā vānarī bhaviṣyati। yataḥ tasyā anurāgataḥ sakalam api dinaṁ tatra gamayasi। tat tvaṁ jñāto mayā samyak। Mais dame crocodile de rétorquer : – «  Comment ! C’est bien la première fois que tu ne t’exécutes pas à mes paroles ! Il doit y avoir de la guenon là-dessous ! C’est par amour pour elle que tu passes toute la journée là-bas. Je te connais bien !
yataḥ D’ailleurs,
sāhlādaṁ vacanaṁ prayacchasi na me no vāñchitaṁ kiñcana
prāyaḥ procchvasiṣi drutaṁ hutavaha-jvālā samaṁ rātriṣu।
kaṇṭhāśleṣa-parigrahe śithilatā yan nādarāt cumbase
tat te dhūrta hṛdi sthitā priyatamā kācin mamevā’parān॥7॥
Tu ne m’offres aucun mot doux, ni me n’offres aucun plaisir
La nuit, souvent, ta respiration est semblable à la flamme du feu,
Mais c’est la mollesse qui caractérise les embrassements de nos gorges.
C’est une autre chérie, scélérat, qui a pris place dans ton cœur, non moi ! » (7)
so’pi patnyāḥ pādopasaṅgrahaṁ kṛtvā’ṅkopari nidhāya tasyāḥ kopa-koṭim āpannāyāḥ sudinam uvāca Alors, il lui saisit les pieds, les genoux et dit d’une voix pleine de tristesse à cette épouse au paroxysme de son courroux :
mayi te pāda-patite kiṅkaratvam upāgate।
tvaṁ prāṇa-vallabhe kasmāt kopane kopam eṣyasi॥8॥
« Pourquoi, ma bien-aimée, continuer à lancer tes foudres contre moi ?
Ne suis-je pas tombé à tes pieds, me traînant comme une loque ? » (8)

Troisième partie

Écoutez la troisième partie de cette fable, récitée en sanskrit par Jyoti Garin.

pañcatantre
labdhapraṇāśam - caturthaṁ tantram
Pañcatantra (livre 4)
La perte du bien acquis
Traduction : Sophie-Lucile Daloz
sāpi tadvacanamākarṇyāśruplutamukhī tamuvāca À ces mots, elle répondit, le visage inondé de larmes, d’un ton affligé :
sārdhaṁ manorathaśataistava dhūrta kāntā saiva sthitā manasi kṛtrimabhāvaramyā।
asmākamasti na kathañcidihāvakāśastasmāt kṛtaṁ caraṇapātaviḍambanābhiḥ॥9॥
« Gredin ! Avec tes cent désirs, c’est à ta maîtresse que tu penses, cette ensorceleuse aux mille charmes.
Nous n’avons pas notre place ici. Aussi, que cessent ces singeries et relève toi ! » (9)
aparaṁ sā yadi vallabhā na bhavati tatkiṁ mayā bhaṇito’pi tāṁ na vyāpādayasi atha yadi sa vānarastena saha tava snehaḥ tatkiṁ bahunā yadi tasya hṛdayaṁ na bhakṣayāmi tarhi mayā prāyopaveśanaṁ kṛtaṁ viddhi। evaṁ tasyāstanniścayaṁ jñātvā cintāvyākulitahṛdayaḥ sa provāca - aho sādhvidamucyate De toute façon, si ce n’est pas ta bien-aimée, pourquoi tu ne la tues pas comme je te le demande ? Et puis, si c’est vraiment un singe, tu peux m’expliquer ton penchant pour lui ? Bref, si je ne mange pas son cœur, sache-le bien, je vais me suicider, par le jeûne ! » Ainsi informé des résolutions de sa femme, le cœur ébranlé, il s’exclama : « Ah ! le sage dit non sans raison :
vajralepasya mūrkhasya nārīṇāṁ karakaṭasya ca।
eko grahastu mīnānāṁ nīlīmadyapayostathā॥10॥
Oui vraiment, l’emprise du ciment, des idiots, des femmes, des crabes,
des poissons, de l’indigo, des boissons alcoolisées est unique (10)
tatkiṁ karomi kathaṁ sa me vadhyo bhavati iti vicintya vānarapārśvamagamat। vānaro’pi cirādāyāntaṁ taṁ sodvegamavalokya provāca bho mitra kimadya ciravelāyāṁ samāyāto’si kasmātsāhlādam nālapasi na subhāṣitāni paṭhasi Que faire ? Comment puis-je le tuer ? C’est en proie à ces interrogations qu’il se rendit chez le singe. Ce dernier le voyant enfin arriver tout troublé, lui demanda : « Eh bien l’ami ! Pourquoi, canaille, as-tu mis tant de temps pour venir ? Pourquoi n’exprimes-tu aucune parole enjouée ? Ne connais-tu pas les stances célèbres ? »
sa āha, mitra, ahaṁ tava bhrātṛjāyayā niṣṭhurataraivākyairabhihitaḥ bhoḥ kṛtaghna mā me tvaṁ svamukhaṁ darśaya yatastvaṁ pratidinaṁ mitramupajīvasi na ca tasya punaḥ pratyupakāraṁ gṛhadarśanamātreṇāpi karoṣi tatte prāyaścittamapi nāsti। Lui de répondre : « Ami, ta belle sœur m’a cruellement apostrophé : » Holà ingrat ! Hors de ma vue ! Puisque tu passes ton temps chez ton ami, que tu ne lui rends pas la pareille et que tu ne lui fais même pas visiter notre demeure ! Tu es impardonnable !
uktañca Ne dit-on pas…
brahmaghne ca surāpe ca caure bhagnavrate śaṭhe।
niṣkṛtirvihitā sadbhiḥ kṛtaghne nāsti niṣkṛtiḥ॥11॥
« Pour le tueur de brahman, pour l’ivrogne, pour le voleur, pour le violeurs d’observances
Les sages accordent l’expiation. Pour l’ingrat, que nenni ! » (11)
tattvaṁ mama devaraṁ gṛhītvādya pratyupakārārthaṁ gṛhamānaya no cettvayā saha me paraloke darśanamititadahaṁ tathaivaṁ proktastava sakāśamāgataḥ tadadya tayā saha tvadarthe kalahāyato mameyatī velā vilagnā tadāgaccha me gṛham tava bhrātṛpatnī racitacatuṣkā praguṇitavastramaṇimāṇikyādyucitābharaṇā dvāradeśabaddhanavandanamālā sotkaṇṭhā tiṣṭhati Aussi, va chercher mon beau-frère aujourd’hui même, et conduis-le chez nous en guise de contre don ! Sinon, c’est dans l’autre monde que nous nous reverrons tous deux ! » Et me voici maintenant arrivé chez toi après avoir passé beaucoup de temps à me quereller avec elle à ton sujet. Viens chez moi ! L’épouse de ton frère a préparé le carré d’honneur. Elle a revêtu ses plus beaux atours pour l’occasion : vêtements, joyaux, rubis. Elle a attaché une guirlande à la porte. Elle se tient le cou tendu.

Quatrième partie

Écoutez la quatrième partie de cette fable, récitée en sanskrit par Jyoti Garin.

pañcatantre
labdhapraṇāśam - caturthaṁ tantram
Pañcatantra (livre 4)
La perte du bien acquis
Traduction : Sophie-Lucile Daloz
markaṭa āha bho mitra yuktamabhihitaṁ madbhrārtṛpatnyā Et le singe, de répondre : « Eh l’ami ! La femme de mon frère parle bien !
uktañca Ne dit-on pas…
varjayet kaulīkākāraṁ mitraṁ prājñataro naraḥ।
ātmanaḥ saṁmukhaṁ nityaṁ ya ākarṣati lolupaḥ॥12॥
« Que l’homme doué de sagesse s’écarte de l’ami, qui, empli d’avidité,
tire tout à lui, tel le geste du tisserand (avec son peigne). » (12)
tathā ca Et aussi,
dadāti pratigṛṇhāti guhyamākhyāti pṛcchati।
bhuṅte bhojayate caiva ṣaḍvidhaṁ prītilakṣaṇam॥13॥
« On donne, on reçoit, on confie un secret, on interroge,
On mange et on fait manger. Là sont précisément les six sortes d’un signe d’affection. » (13)
paraṁ vayaṁ vanacarāḥ yuṣmadīyaṁ ca jalānte gṛham। tatkathaṁ śakyate tatra gantum। tasmāttāmapi me bhrātṛpatnīmatrānaya yena praṇamya tasyā āśīrvādaṁ gṛhṇāmi। sa āha bho mitra asti samudrāntare suramye pulinapradeśe’smadgṛham। tanmama pṛṣṭamārūḍhaḥ sukhenākṛtabhayo gaccha। so’pi tacchrutvā sādandamāha bhadra yadyevaṁ tatkiṁ vilambayate। tvaryatām। eṣo’haṁ tava pṛṣṭāmārūḍhaḥ। Et puis, nous sommes des habitants des bois, or votre maison est au cœur de l’eau. Comment pouvons-nous donc nous rendre là-bas ? Conduis plutôt ma belle-sœur ici, afin qu’après l’avoir saluée, je reçoive sa bénédiction. » L’autre, de répondre : « Eh l’ami ! Notre maison est dans un lieu magnifique, sur une île ! Aussi, après être grimpé sur mon dos, rends-toi facilement et sans crainte chez nous ! » À ces mots, le singe, en liesse, répondit : « Mon cher, s’il en est ainsi, pourquoi tarder ? Hâtez-vous ! Me voici installé sur ton dos. »
tathānuṣṭhite’gādhe jaladhau gacchāntaṁ makaramālokya bhayatrastamanā vānaraḥ provāca bhrātaḥ śanaiḥ śanairmayatām। jalakallolaiḥ plāvyate me śarīram। Cependant, le singe se rendit rapidement compte que le crocodile s’aventurait là où l’on n’a plus pied, et plein d’effroi, il s’écria : « Mon frère, tout doux ! Je suis tout mouillé par les vagues. »
tadākarṇya makaraścintayāmāsa āsavagādhaṁ jalaṁ prāpto me vaśaḥ sañjātaḥ। matpṛṣṭhagatas tilamātramapi calituṁ na śaknoti। āha ca - mitra tvaṁ mayā vadhāya samānito bhāryāvākyena viśvāsya। tat smaryatāmabīṣṭadevatā। En entendant cela, le crocodile pensa : « Le voici à ma merci, là où il n’a pas pied. Installé sur mon dos, il ne peut bouger d’un iota. Aussi vais-je lui confier mon véritable dessein afin qu’il puisse se souvenir de sa divinité préférée1. » Il dit : « Mon ami ! C’est pour un meurtre que je t’ai amené ici après t’avoir mis en confiance par les paroles de ma femme. Il te faut maintenant invoquer ta divinité préférée. »
sa āha bhrātaḥ kiṁ mayā tasyastavāpi cāpakṛtaṁ yena me vadhopāyaścintitaḥ Et l’autre, de répondre : « Mon frère ! Quel tort vous ai-je causé, à elle et à toi pour que vous songiez à un complot pour me tuer ?
makara āha boḥ tasystāvat tava hṛdayasyāmṛtamyaphalarasāsdānamṛtṣṭasya bhakṣaṇe dohadaḥ sañjātaḥ। tenaitadanuṣṭhitam। Le crocodile répondit : « Holà !  Son désir de manger ton cœur succulent rendu doux par les fruits comme de l’ambroisie est né. Voilà pourquoi j’ai agi ainsi.
pratyutpannamatir vānaraha āha bhadra yadyevaṁ tatkiṁ tvayā mama tatraiva na vyāhṛtam yena svahṛdayaṁ jambūkoṭare sadaiva mayā suguptaṁ kṛtam। tadbhratṛpatnyārpayāmi। tvayāhaṁ śūnyahṛdayo’tra kasmādanitaḥ Le singe, qui avait de la présence d’esprit, répondit : « Mon cher ! Si c’est ainsi, pourquoi ne pas m’en avoir parlé plus tôt ? Parce que justement, je cache toujours mon cœur dans le creux de l’arbre. Je l’offrirais volontiers à la femme de mon frère. Pourquoi m’avoir emmené ici, moi, sans cœur ?

Cinquième partie

Écoutez la cinquième partie de cette fable, récitée en sanskrit par Jyoti Garin.

pañcatantre
labdhapraṇāśam - caturthaṁ tantram
Pañcatantra (livre 4)
La perte du bien acquis
Traduction : Sophie-Lucile Daloz
tadākarṇya makaraḥ sānandamāha bhadra yadyevaṁ tadarpaya me hṛdayam। yena sā duṣṭāpatnī tadbhakṣayitvānaśanāduttiṣṭhati। ahaṁ tvāṁ tameva jambūpadaṁ prāpayāmi। evamuktvā nivartya jambūtalamagāt। Le crocodile, après avoir entendu cela, dit en liesse : « Mon cher, s’il en est ainsi, offre-moi ce cœur, afin que cette méchante épouse cesse son jeûne, après l’avoir mangé. Je te fais regagner cet arbre Djambou ! » À ces mots, il fit demi-tour pour regagner la terre ferme du Djambou.
vānaro’pi kathamapi jalpitavividhadevatopacārapūjastīramāsīditavān। tataśca dīrghataracaṅkramaṇena tameva jambūpādapamārūḍhaścintayāmāsa aho labdhāstavatprāṇāḥ। Et c’est ainsi que le singe, après moult incantations et gestes de prières aux divinités, se retrouva sur le rivage. Une fois sauté dans l’arbre Djambou, le singe songea à cette interminable virée : « Ah, sauvé ! »
athavā sādhvidamucyate Le sâdhu, ne dit-il pas…
na visvasedaviśvaste viśvaste’pi na viśvaset।
vaśvasadbhayamutpannaṁ mūlānyapi nikṛntati॥14॥
Qu’il ne fasse point confiance à celui qui n’est pas digne de confiance, même celui qui est digne de confiance, qu’il ne lui fasse point confiance.
Le doute, né de la confiance, fauche même les racines ! (14)
tan mamaitadadya punarjnmadnamiva sañjātam। iti cintāyamānaṁ makara āha bho mitra arpaya taddhṛdayaṁ yathā tadbhrātṛpatnī bhakṣayitvānaśanāduttiṣṭhati। atha vihasya nirbhartsayan vānarastamāha dhigdhiṅmūrkha viśvāsaghātaka kiṁ kasyaciddhṛdayadvayaṁ bhavati tadāśu gamyatāṁ jambūvṛlkṣasyādhastalāt na bhūyo’pi tvayātrāgantavyam। « Ah oui, vraiment ! Cette journée s’achève en une nouvelle naissance ». Ainsi, le crocodile dit au singe songeur : « Eh l’ami ! Lance ce cœur afin que ta belle-sœur cesse son jeûne, après l’avoir mangé. » Le singe éclata de rire et il lui répondit d’un ton menaçant : « Misérable minable ! Traître ! Comment peut-on avoir deux cœurs ? Allez ! Zou ! Débarrasse le plancher de cet arbre Djambou et ne reviens surtout pas ! »
uktam ca yataḥ Ne dit-on pas…
sakṛdduṣṭaṁ ca yo mitraṁ punaḥ sandhātumicchati।
sa mṛtyumupagṛhṇāti garbhamaśvatarī yathā॥15॥
Quiconque veut se réconcilier de nouveau avec un ami qui a été une seule fois méchant,
Celui-ci reçoit la mort telle une ânesse2. (15)
tacchrutvā makaraḥ saṁvilakṣaṁ cintitavān aho mayātimūḍhena kimasya svacittābhiprāyo niveditaḥ। tadyadyasau punarapi kathañcid viśvāsaṁ gacchati tad bhūyo’pi viśvāsayāmi। āha ca mitra hāsyena mayā te’bhiprāyo labdhaḥ। tasyā na kiñcittava hṛdayena prayojanam। tadāgaccha prāghuṇikanyāyenāsmadgṛham। vānara āha bho duṣṭa gamyatām। adhunā nāhamāgamiṣyāmi। À ces mots, honteux et confus, le crocodile pensa : « Ah ! Roi des stupides, pourquoi lui ai-je révélé le fond de mes pensées ? Si seulement celui-là pouvait s’abandonner dans la confiance ! Je vais encore tenter de le rassurer ». C’est pourquoi, il dit : « Mon ami ! Ta confiance, c’est dans nos moments de rire que je l’ai obtenue. Elle n’a nul besoin de ton cœur. Allez ! Viens dans notre maison en tant qu’hôte. » Le singe répondit : « Perfide ! Va-t-en ! Moi, maintenant, il est hors de question que je vienne !
uktañca Ne dit-on pas…
bubhukṣitaḥ kiṁ na karoti pāpaṁ kṣīṇā narā niṣkaruṇā bhavanti।
ākhyāhi bhadre priyadarśanasya na gaṅgadattaḥ punareti kūpam 
« Quel péché ne commet pas un affamé ! Les hommes altérés sont sans pitié.
Ô bien-aimée ! Va dire (au serpent) Priya-darshana3 que (la grenouille) Ganga-datta4 n’ira plus au puits. » 16)
1 Ici, faire sa dernière prière.
2 On raconte que lorsqu’une ânesse éprouve les douleurs de l’accouchement, son ventre explose et lorsque l’ânon est né, elle meurt ! Ici, pas de rémission pour cette ingratitude de la part du crocodile !
3 Nom propre, « Charmante-vision ».
4 Nom propre, « Don du Gange ».