Pañcatantra
pañcatantra

Le héron et le crabe

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Première partie

Écoutez la première partie de cette fable, récitée en sanskrit par Jyoti Garin.

bakakarkaṭakakathā La fable du héron et du crabe
Traduction : Sophie-Lucile Daloz, Danièle Sevrette
“ bhakṣayitvā ahūnmatsyānuttamādhamamadhyamān।
atilaulyād bakaḥ kaścinmṛtaḥ karkaṭakagrahāt॥”
« Après avoir dévoré de nombreux poissons, des gros, des moyens et des petits,
Par excès d’avidité, un héron trouva la mort, attrapé par les pinces d’un crabe. »
asti kasmiṁścidvanapradeśe nānājalacarasanāthaṁ mahatsaraḥ। tatra ca kṛtāśrayo baka eko vṛddhabhāvamupagato matsyān vyāpādayitumasamarthaḥ। tataśca kṣutkṣāmakaṇṭhaḥ sarastīra upaviṣṭo muktāphalaprakarasadṛśairaśrupravāhairdharātalamabhiṣiñcan ruroda। ekaḥ kulīrako nānājalacarasametaḥ sametya tasya duḥkhena duḥkhitaḥ sādaramidamūce -
“māma kimadya tvayā nāhāravṛttiranuṣṭhīyate kevalamaśrupūrṇanetrābhyāṁ saniḥśvāsena sthīyate।”
Il y a, dans un endroit de la forêt, un grand lac rempli de toutes les espèces aquatiques. Et là, un héron, devenu âgé, y avait trouvé refuge. Sans force, désormais il était incapable de tuer les poissons. C’est pourquoi, le gosier desséché par la faim, assis au bord de l’étang, il se lamentait déversant sur le sol un torrent de larmes semblables à une multitude de perles. Affligé par la douleur du héron, un petit crabe, accompagné de diverses créatures aquatiques s’approcha de lui et dit avec respect :
« Mon Oncle, pourquoi aujourd’hui, as-tu cessé de te nourrir ? Tu demeures là, sans respirer, les yeux remplis de larmes ».
sa āha -
“vatsa satyamupalakṣitaṁ bhavatā, mayā hi matsyādanaṁ prati paramavairāgyatayā sāṁprataṁ prāyopaveśanaṁ kṛtam tenāhaṁ samīpagatānapi matsyānna bhakṣayāmi।”
Et lui, de répondre :
« Mon enfant, ce que tu as observé est exact. C’est vrai, j’ai renoncé à me nourrir de poissons. Maintenant, je reste là en attendant patiemment la mort. C’est pourquoi je ne mange même plus les poissons venus à proximité. »
kulīrakastacchrutvā prāha -
“māma ! kiṁ tadvairāgyakāraṇam ?”
À ces mots, le petit crabe dit :
« Mon Oncle, quelle est la cause de ce renoncement ? »
sa prāha -
“vatsa ahamasminsarasi jāto vṛddhiṁ gataśca। tanmayaitacchrutaṁ yad dvādaśavārṣikyanāvṛṣṭiḥ saṁpadyate lagnā।”
Et lui de répondre :
« Mon enfant, je suis né dans cet étang et j’ai grandi ici. Or j’ai entendu que l’on se dirige vers une période critique de douze années de sécheresse. »
kularīka āha -
“kasmāttacchrutam ?”
Le petit crabe de demander :
« D’où tiens-tu cela ? »
baka āha -
“daivajñamukhāt। eṣa śanaiścaro hi rohiṇīśakaṭaṁ bhittvā bhaumaṁ śukraṁ ca prayāsyati।” uktañca varāhamihireṇa -
Le héron répondit :
« De la bouche d’un devin. En effet, la planète Saturne, après avoir traversé le char de la constellation de Rohini se dirigera vers Mars et Vénus. Et comme le dit l’astrologue Varâhamihira,1
yadi bhinte sūryasuto rohiṇyāḥ śakaṭamiha loke।
dvādaśavarṣāṇi tadā na hi varṣati vāsavo bhūmau॥
Si le fils du dieu Soleil traverse le char de Rohini en ce monde,
alors Indra prédit qu’il ne pleuvra pas sur terre pendant douze années.
tathā ca -
prajāpatye śakaṭe bhinne kṛtveva pātakaṁ vasudhā।
bhasmāsthitaśakalakīrṇā kāpālikamiva vrataṁ dhatte॥
Et aussi,
Quand le char de Prajapati est traversé, la terre, comme si elle avait commis un crime,
fera le vœu de se couvrir d’os et de cendres tel un ascète Kapâlika.
1 varāhamihira [mihira] m. hist. np. de Varāhamihira, astrologue, naturaliste et mathématicien du Magadha (6ème siècle), auteur de l’encyclopédie Bṛhatsaṃhitā ; il vécut à Kāmpilyā et à Ujjayinī ; la tradition en fait l’un des neuf joyaux [navaratna] de la cour du roi Vikramāditya. Voir aussi le poème « Louange des neuf planètes »

Deuxième partie

Écoutez la deuxième partie de cette fable, récitée en sanskrit par Jyoti Garin.

bakakarkaṭakakathā La fable du héron et du crabe
Traduction : Sophie-Lucile Daloz, Danièle Sevrette
tathā ca -
rohiṇīśakaṭamarkanandanaścedbhinatti rudhiro thavā śaśī।
kiṁ vadāmi tadaniṣṭasāgare sarvalokamupayāti saṁkṣayaḥ॥
rohiṇīśakaṭamadhyasaṁsthite candramasyaśaraṇīkṛtā janāḥ।
kvāpi yānti śiśupācitāśanāḥ sūryataptabhidurāmbupāyinaḥ॥
Et encore,
Si Saturne, le fils du Soleil, la lune ou Mars traversent le char de Rohini,
Que dire alors ?… Le moment de la destruction s’approche sur toute la terre comme un océan funeste.
Les hommes qui ont pris refuge au milieu du char de Rohini
erreront çà et là, se nourrissant d’enfants cuits en buvant l’eau séchée par le soleil ardent.
tadetatsaraḥ svalpatoyaṁ vartate śīghraṁ śoṣaṁ yāsyati। asmiñchuṣke yaiḥ sahāhaṁ vṛddhiṁ gataḥ sadaiva krīḍitaśca te sarve toyābhāvānnāśaṁ yāsyanti, tatteṣāṁ viyogaṁ draṣṭumahamasamarthaḥ। tenaitatprāyopaveśanaṁ kṛtam। sāṁprataṁ sarveṣāṁ svalpajalāśayānāṁ jalacarā gurujalāśayeṣu svasvajanairnīyante। kecicca makaraśiśumārajalahastiprabhṛtayaḥ svayameva gacchanti। atra punaḥ sarasi ye jalacarās te niścintāḥ santi। tenāhaṁ viśeṣādnodimi yad bījaśeṣamātramapyatra noddhariṣyati।” Ainsi, cet étang, qui contient très peu d’eau, deviendra rapidement desséché. Une fois sec, ceux avec qui j’ai grandi et joué disparaîtront par manque d’eau. Aussi suis-je incapable de vivre cette séparation. Voilà pourquoi je suis dans l’attente paisible de la mort. À présent, les créatures aquatiques sont conduites des lacs où il y a peu d’eau dans des lacs où il y a beaucoup d’eau, chacune par les leurs. Et certains, comme les crocodiles, les dauphins, les éléphants d’eau, y vont spontanément. Mais ici, les créatures aquatiques de cet étang vivent dans l’insouciance. Je pleure particulièrement, car ici nulle once de nourriture ne sera sauvée. »
tataḥ sa tadākarṇyānyeṣāmapi jalacarāṇāṁ tattasya vacanaṁ nivedayāmāsa। atha te sarve bhayatrastamanaso matsyakacchapaprabhṛtayastamabhyupetya papracchuḥ -
“māma, asti kaścidupāyo yenāsmākaṁ rakṣā bhavati ?”
Après avoir entendu cela, le crabe rapporta ces paroles aux autres animaux. Alors tous, l’âme emplie de peur, à commencer par les poissons et les tortues, s’approchèrent du héron et lui demandèrent :
« Mon Oncle, n’y a-t-il pas un moyen qui puisse nous sauver? »
baka āha -
“astyasya jalāśayasya nātidūre prabhūtajalasanāthaṁ saraḥ। padminīkhaṇḍamaṇḍitaṁ yaccaturviṁśatyāpi varṣāṇāmanāvṛṣṭayā na śoṣameṣyati। tadyadi mama pṛṣṭhaṁ kaścidārohati tadahaṁ taṁ tatra nayāmi।”
Le héron répondit :
« Il y a, non loin de ce lac, un étang abondamment approvisionné. Foisonnant de lotus roses que même vingt-quatre années sans pluie n’assécheraient pas. Si quelqu’un veut grimper sur mon dos, je le mènerai là-bas. »
atha te tatra viśvāsamāpannāḥ “tāta, mātula bhrātaḥ !” iti bruvāṇā ahaṁ pūrvamahaṁ pūrvam iti samantātparitasthuḥ। sopi duṣṭāśayaḥ krameṇa tān pṛṣṭhe āropya jalāśayasya nātidūre śilāṁ samāsādya tasyāmākṣipya svecchayā bhakṣayitvā bhūyo pi jalāśayaṁ samāsādya jalacarāṇāṁ mithyāvārtāsandeśakairmanāṁsi rañjayannityamevāhāravṛttimakarot। Alors, tous s’approchèrent pleins de confiance et s’écrièrent : « grand-père, oncle, frère ! Moi d’abord, moi le premier ». Ils l’entourèrent de tous côtés. Aussi, le héron, l’intention perfide, les ayant placés sur son dos l’un après l’autre, après s’être approché d’un rocher, non loin de l’étang, les jetait dessus, pour les manger à son gré, puis revenu vers l’étang, abusant l’esprit des créatures aquatiques par des paroles trompeuses et de fausses indications, fit son habitude d’un festin quotidien.

Troisième partie

Écoutez la troisième partie de cette fable, récitée en sanskrit par Jyoti Garin.

bakakarkaṭakakathā La fable du héron et du crabe
Traduction : Sophie-Lucile Daloz, Annette Mouret et Danièle Sevrette
anyasmindine ca kulīrakeṇoktaḥ -
“māma ! mayā saha te prathamaḥ snehasaṁbhāṣaḥ sañjātaḥ tatkiṁ māṁ parityajyānyānnayasi ? tasmādadya me prāṇatrāṇaṁ kuru।”
Un autre jour, le petit crabe dit :
« Mon oncle ! C’est avec moi que tu as eu ta première conversation affectueuse, pourquoi conduis-tu les autres créatures en m’ayant abandonné ? C’est pourquoi tu dois assurer mon salut aujourd’hui. »
tadākarṇya so pi duṣṭāśayaścintitavān -
“nirviṇṇo haṁ matsyamāṁsādanena tadadyainaṁ kulīrakaṁ vyañjanasthāne karomi।” iti vicintya taṁ pṛṣṭhe samāropya tāṁ vadhyaśilāmuddiśya prasthitaḥ। kulīrako pi dūrādevāsthitaparvataṁ śilāśrayamavalokya matsyāsthīni parijñāya tamapṛcchat -
“māma ! kiyad dūre sa jalāśayaḥ madīyabhāreṇātiśrāntastvam, tatkathaya ?”
Alors, ayant entendu cela, le héron à l’esprit vicieux, réfléchit :
« Je suis las de manger la chair des poissons, aussi ferai-je de ce crabe un mets approprié. » Alors, après avoir fait monter le crabe sur son dos, il se dirigea vers le rocher d’exécution. Cependant le petit crabe, ayant aperçu de loin le rocher-refuge, ayant reconnu les arêtes des poissons, interrogea le héron :
« Mon oncle ! À quelle distance est cet étang ? Et préviens-moi quand tu es fatigué par mon fardeau. »
so’pi mandadhīrjalacaro yaṁ sthale na prabhāvatīti matvā sasmitamidamāha -
“kulīraka ! kuto nyo jalāśayaḥ mama prāṇayātreyam। tasmātsmaryatātmano bhīṣṭadevatā। tavāmapyasyāṁ śilāyāṁ nikṣipya bhakṣayiṣyāmi।” ityuktavati tasmin svavadanadaṁśadvayena mṛṇālanāladhavalāyāṁ mṛdugrīvāyāṁ gṛhīto mṛtaśca।
« Voilà un être aquatique, à l’esprit lent ! Sur terre, il n’a aucun pouvoir ! », pensa le héron avec un sourire :
« Petit crabe ! Où y a-t-il un autre étang ? Ce n’est qu’un moyen de subsistance pour moi. Aussi, prie ta divinité favorite ! Toi aussi, après t’avoir fracassé sur le rocher, je te mangerai ». À peine ces paroles furent-elles prononcées que son cou délicat, blanc et fin comme la tige du lotus, fut saisi par les deux pinces du crabe et le héron mourut.
atha sa tāṁ bakagrīvāṁ samādāya śanaiḥ śanaistajjalāśayamāsasāda। tataḥ sarvaireva jalacaraiḥ pṛṣṭaḥ -
“bhoḥ kulīraka ! kiṁ nivṛttastvam ? sa mātulo’pi nāyātaḥ। tatkiṁ cirayati vayaṁ sarve sotsukāḥ kṛtakṣaṇāstiṣṭhāmaḥ।”
Le crabe, muni de ce cou, revint tout doucement vers le plan d’eau. Tous les animaux aquatiques l’interrogèrent alors :
« Petit crabe, pourquoi es-tu revenu ? Et l’oncle, pourquoi tarde-t-il ? Nous bouillons d’impatience. »
evaṁ tairabhihite kulīrako pi vihasyovāca -
“mūrkhāḥ ! sarve jalacarāstena mithyāvādinā vañcayitvā nātidūre śilātale prakṣipya bhakṣitāḥ। tanmayāyuḥśeṣatayā tasya viśvāsaghātakasyābhiprāyaṁ jñātvā grīvayemānītā tadalaṁ saṁbhrameṇa adhunā sarvajalacarāṇāṁ kṣemaṁ bhaviṣyati।”
À ces paroles, le petit crabe éclata éclata de rire et dit :
« Imbéciles ! Tous les animaux aquatiques, après avoir été fracassés sur un rocher ont été mangés par ce conteur de sornettes. Moi, il me reste une espérance de vie. J’ai compris le dessein de ce traître, j’ai rapporté son cou. Et maintenant, que cesse l’effroi, et que toutes les créatures aquatiques retrouvent la sérénité ! »