Les instruments de musique du kūṭiyāṭṭam

वाद्येषु यत्नः प्रथमस्तु कार्यः।
शैय्या हि नाट्यस्य वन्दन्ति वाद्यम्॥
वाद्ये च गीते च सुसंप्रयुक्ते।
नाट्यप्रयोगो न विपत्तिमेति॥

vādyeṣu yatnaḥ prathamastu kāryaḥ।
śaiyyā hi nāṭyasya vandanti vādyam॥
vādye ca gīte ca susaṁprayukte।
nāṭyaprayogo na vipattimeti॥

D’abord un soin particulier doit être apporté aux instruments de musique
Car il est dit que l’instrument de musique est la base de la représentation théâtrale.
L’instrument de musique et le chant, bien coordonnés,
La représentation théâtrale n’ira pas à l’échec.

nāṭyaśāstra ch.33, vers 334

 

Le mode (rāga) exprime le sentiment, la condition de l’esprit (sthāyi-bhāva « sentiment stable ») alors que l’instrument de musique (vādyaṁ) exprime la circulation des sentiments (sañcāri-bhāva).

Pour tenir ce rôle, un ensemble (mela) comprenant cinq instruments (pañca-vādyam) accompagne les acteurs du kūṭiyāṭṭam. Cet orchestre est composé de :

Le miḷāvu

L’instrument le plus important de l’ensemble instrumental est le miḷāvu (ou mizhāvu). C’est un membranophone, parfois nommé mṛdaṅga. Il est constitué d’un large pot sphérique d’environ 91,5 centimètres de haut et de 66 cm de diamètre à l’endroit le plus large, avec un col d’environ 15 cm qui dépasse le corps de 12 cm. Autrefois fait avec de l’argile, plus tard par commodité, avec du cuivre, le miḷāvu est fabriqué de nos jours avec l’une ou l’autre de ces deux matières. Au travers de son ouverture, une pièce de cuir étiré est tendue et nouée.

Il y a deux types de miḷāvu, selon la forme – ronde ou ovoïde – et trois catégories selon la taille : grande, moyenne, petite. Les théâtres des temples dans lesquels sont représentés les drames sont aussi de trois catégories :

Le grand miḷāvu est joué dans les temples rectangulaires, le moyen dans les temples carrés et le petit dans les temples triangulaires, ceci pour assurer un maximum de clarté au son.

Le miḷāvu est placé dans une caisse nommée piñjara (cage) ou miḷāvaṇa. Le percussionniste est assis à l’arrière de l’instrument qu’il frappe à mains nues avec les deux paumes et les doigts (l’ancien nom sanskrit des naṁbyār est pāṇi-vāda, signifiant « joué avec les mains »).

Le kūṭiyāṭṭam est la seule forme théâtrale à utiliser le miḷāvu.

L’histoire

Comme pour beaucoup d’instruments très anciens, on ne connaît pas l’origine réelle du miḷāvu, le kūṭiyāṭṭam étant considéré comme le « Théâtre des Dieux », des croyances sur son origine mythologique hindoue se perpétuent. Ainsi, les disciples de Bharata, perplexes quant au choix de l’instrument le plus approprié pour le kūṭiyāṭṭam virent apparaître en rêve le miḷāvu. On raconte aussi que le miḷāvu vint à la vie grâce à un ascète (brahma-cāri) méditant sur le son aum (nāda-braman), chantant le véda (des strophes du ṛg-veda) et l’hymne sacré (praṇava-mantra) à l’intérieur de la maison du théâtre divin (une des cinq structures du temple). Encore maintenant des cérémonies sont célébrées au temple où le miḷāvu serait apparu (cérémonies destinées soit pour rendre hommage à cet instrument, soit pour commémorer son apparition). Une autre tradition veut que la création du miḷāvu soit l’Œuvre du créateur Brahmā lui-même pour accompagner le kūṭiyāṭṭam.

Plus prosaïquement, le miḷāvu est mentionné dans de nombreux écrits anciens. L’instrument à percussion décrit dans le saṅgīta-ratnākara de Śarṅgadeva (musicologue indien du 14e siècle) paraît être le miḷāvu ; également l’instrument nommé mula ou kuṭamula est cité dans le Roman de l’anneau1 (śilappatikāram) du prince Ilango Adigal.

Parmi d’autres instruments de musique, le miḷāvu est aussi utilisé comme accompagnement de la danse de Mādhavī, la jeune fille du temple qui était considérée comme la gardienne des arts du théâtre et de la danse devant le dieu (deva-dāsī). Le kannassa-ramayanam (traduction du Rāmāyana en langue malayalam faite par des poètes du XIVe siècle) fait référence à cet instrument dans cette phrase : « pour ôter la tristesse de chacun avec le son tonnant du miḷāvu ». Enfin le célèbre musicien Bana jouait remarquablement du miḷāvu pour accompagner la danse cosmique de Śiva (tāṇḍava). On considérait ce musicien comme possédant des milliers de mains.

Ces divers exemples démontrent que le miḷāvu a été d’utilisation populaire dans l’Inde du Sud durant des siècles.

घनः श्लक्ष्णः सुपक्वश्च स्तोकवक्त्रोमहोदरः पाणिभ्यां वाद्यते तज्ज्ञैः चर्मानधानो घटः।
ghanaḥ ślakṣṇaḥ supakvaśca stokavaktromahodaraḥ pāṇibhyāṁ vādyate tajñaiḥ carmānadhāno ghaṭaḥ Le pot (en argile) est solide, lisse et bien cuit avec une grosse panse, une bouche mince, le récipient couvert de cuir, il se joue à deux mains par ceux qui en ont la connaissance2.

Préparation du miḷāvu

Le kūṭiyāṭṭam est comme une offrande des yeux (cakṣusā yajña) accompli par un maître éclairé. Pour ce théâtre, considéré comme un art sacré, ces instruments divins doivent être entretenus pour rester purs.

Le miḷāvu étant l’instrument le plus important du kūṭiyāṭṭam, sa fabrication est l’objet de savants rituels, des vers élaborant les procédures pour le sanctifier.

पीठेन्यस्य मृदंगमिष्टगणपो नान्द्यादि पुण्याहकृत्।
तद् भूतानि विशोध्य नन्दिचित्तिमत् स्नानान्तवस्त्रावृतः॥
होमोष्टध्रुवसंस्कृत्यो यदि तदादात्तोपवीताधिकम्।
प्रार्च्यतोष्यश्च राजयेत् गुरुरार्थ प्रावारको वादयेत्॥

pīṭhenyasya mṛdaṅgam-iṣṭa-gaṇapo nāndyādi puṇyāhakṛt।
tad bhūtāni viśodhya nandi-cittimat snānānta-vastrāvṛtaḥ॥
homoṣṭa-dhruva-saṁskṛtyo yadi tadādāttopavītādhikam।
prārcyatoṣyaca rājayet gururārtha prāvārako vādayet॥

Un jour de bon augure, après avoir déposé le tambour (mṛdaṅgam) sur un siège3, une strophe propitiatoire est dédiée à Gaṇapati4, la divinité favorite ;
Après que le tambour a été purifié des (cinq) éléments grossiers5 (bhūtāni) et Nandi invoqué, le tambour est soumis au bain rituel et ensuite couvert d’un vêtement ;
Après qu’une oblation au feu l’a définitivement consacré, alors le cordon brahmanique lui est conféré ;
Les sacrifices accomplis, il peut être exposé ; maître véritable, il peut sonner.

En raison du mystère qui préside à l’apparition du miḷāvu, il existe un rituel très élaboré entourant sa fabrication et son utilisation ; peut-être aussi à cause de sa forme de gros œuf qui rappelle celle d’un enfant dans la matrice, on note un parallélisme des étapes-clés, de la vie prénatale à l’initiation à la vie spirituelle. Accompli par la caste des brahmanes, ce rituel utilise huit des neuf rites associés à la naissance d’un enfant6.

Alors le miḷāvu est considéré comme demandant l’initiation (upanāyana) ; toutes les offrandes requises sont apportées pour sa réalisation à une heure idéale. À cette heure, le cordon sacré (upavīta) et une peau de cerf sont ajustés sur l’instrument. Ensuite, les rites sacrés représentant les sacrifices associés à l’étude des quatre sections des veda(s) (catur-dravya homa) sont exécutés. Enfin, une cérémonie qui suggère que la déité est favorable (prasanna-pūja) et un rituel pour qu’elle soit propice (nirañjana) sont accomplis. En accord avec les règles, le musicien (naṁbyār) peut tendre une pièce en cuir à travers la bouche du miḷāvu. La personne qui accorde le miḷāvu (tantri) le frappera en premier, suivi par le musicien.

Joueur de miḷāvu

L’instrument ne doit être touché par personne, excepté les naṁbyār qui ont eu leur première représentation publique (araṅgetram). Ils ne peuvent même le faire que durant l’exécution du drame. Aussi c’est un autre instrument qui sera utilisé pour l’entraînement ou les répétitions. Le miḷāvu observe « un éternel célibat » et ne doit pas sortir du temple (kūttampalam) sans l’accomplissement d’une cérémonie particulière. De même, sa destruction sera accompagnée de funérailles rituelles comme celles décrites dans le tantra-samuccaya « bréviaire tantrique » manuel du 14e siècle utilisé au Kerala.

Le jeu du miḷāvu

La formation du musicien (naṁbyār) est très importante. Il doit être en possession d’une technique parfaite de son instrument, mais en plus, il doit avoir une connaissance approfondie des traditions du théâtre, particulièrement du kūṭiyāṭṭam. Une connaissance des légendes, une maîtrise du sanskrit, une culture des modes musicaux (svara ou rāga) et des différents cycles rythmiques (tāla) ; plus précisément, il doit clairement concevoir l’histoire représentée, les personnages, l’action, afin de traduire le plus subtilement possible l’état d’esprit, l’émotion (bhāva) voulue.

Aussi le musicien possède-t-il une sincère dévotion pour l’art, pour son maître (guru) et pour Dieu.

Emplacement du miḷāvu sur la scène

Le miḷāvu est attaché au temple consacré à la représentation théâtrale (nāṭya-prāsāda). Durant la représentation il sera positionné sur une estrade, devant la façade Est (kutapa-sthāna), à l’arrière de la scène, à un point équidistant entre l’entrée et la sortie de la loge où s’habillent les artistes (nepathya-gṛha).

La représentation d’une pièce, dans le kūṭiyāṭṭam, nécessite la présence de deux miḷāvu, l’un gardant le tempo, l’autre s’accordant aux mouvements de l’interprète.

L’iṭakka

L’iṭakka

L’iṭakka (ou iḍakka, iṭekka, eḍakka), également un membranophone, similaire au damaru (le tambour de Śiva rythmant le temps) que l’on rencontre dans toute l’Inde, est un petit tambour en forme de sablier, légèrement resserré au milieu, taillé dans du bois d’acacia ou de santal d’1 cm d’épaisseur ; il a un corps de 21 à 26 cm de long pour 22 cm de diamètre aux extrémités et 11 cm au centre ; les deux faces, couvertes d’une membrane issue de la cloison intestinale d’une vache, sont collées sur un anneau en bois de jacquier épais de 2 cm, percé de 6 trous dans lesquels passe une corde permettant le maintien en place de la membrane par un laçage en W, resserré au centre par un laçage en croix. Quatre barillets décorés et ornementés de 64 pompons de laine multicolore aident à maintenir la tension. Sous les membranes se trouvent deux fibres de palmiers croisées tenues sur 4 clous en cuivre faisant office de timbre.

L’iṭakka est un tambour d’aisselle, suspendu plus ou moins verticalement par une lanière sur l’épaule gauche de l’instrumentiste ; simultanément, celui-ci frappe l’instrument avec une fine baguette courbe de bois ou de corne tenue dans sa main droite ; la main gauche, par pression contre la corde varie les timbres et les hauteurs, celles-ci pouvant atteindre 2 octaves, faisant de cet instrument à percussion, un véritable instrument mélodique. Malheureusement le son en est très faible et facilement couvert par les autres instruments.

L’iṭakka est non seulement considéré comme auspicieux, mais également divin (deva-vādyam), la tradition veut qu’il ne touche jamais le sol. Une légende raconte que Śiva lui-même donna cet instrument à Bāṇasura7, un ardent dévot, en récompense d’une intense pénitence.

Ses diverses parties ont une symbolique précise :

L’artiste qui joue de l’iṭakka se tient près du miḷāvu de gauche quand on regarde le public.

En dehors du kūṭiyāṭṭam, l’iṭakka est joué lors de concerts du pañca-vādyam, du thayambaka (art sacré de la percussion pratiqué pour chasser les démons), également sur le sopāna (escalier sacré d’un temple), lors des représentations du kathakali, du mohinī-aṭṭāṁ (« danse de l’enchanteresse ») et du kṛṣṇa-nāṭṭam (théâtre rituel dansé), toutes sont des expressions artistiques originaires du Kérala.

Le thimila

Le thimila

Comme l’iṭakka, le thimila (timila ou thimala) est un tambour en forme de sablier très allongé ; long de 60 cm, le corps de l’instrument est taillé dans du bois de jacquier ; les membranes sont issues d’une peau de vache ou de veau ; elles reposent sur de larges anneaux de bambou ou de cuir maintenus aux extrémités du fût par un laçage en W, en bambou ou en cuir, lui aussi. Cette fibre (ou ce lacet) est ensuite ramenée au centre de l’instrument où, en la serrant une ou plusieurs fois, elle permet au tambour d’être accordé sur une note définie tout en obtenant un phénomène de « buzz » caractéristique. Le tambour vibrera quand la tête sera frappée.

Le thimila est suspendu diagonalement à l’épaule gauche par une bandoulière et il est joué en le frappant à mains nues.

Voici comment le thimila est assemblé :

Le kulittālam

Le kulittālam

Le kulittālam ou tālakūṭṭam est un idiophone (instrument dont le corps produit le son) qui se présente sous la forme de deux petites cymbales métalliques de 10 à 20 cm de diamètre, de forme bombée, reliées entre elles par une lanière ; le kulittālam est joué en frappant les deux cymbales l’une contre l’autre, soit verticalement, le bord de l’une contre le bord de l’autre, soit horizontalement en frappant le bord de l’une contre le centre de l’autre, cette fois-ci.

Seul instrument joué par une femme, la naṅgyār, son rôle est de marquer le tempo pendant la représentation.

Le kurumkuzhal

Joueur de kurumkuzhal

Le kurumkuzhal est un instrument à vent, sorte de hautbois à anche double, plus petit que le nāga-svaraṁ, c’est pratiquement le même que la shehnaï de l’Inde du Nord ou le mukha-vīṇa de l’Inde du Sud ; le kurumkuzhal a la responsabilité de donner le ton de base (śruti).

Le kompa

Le kompa est une trompette semi-circulaire.

Le śaṅkha

Le śaṅkha

Le śaṅkha (ou śaṅkhu), est une conque dont le bout est cassé afin de fournir une embouchure pour pouvoir souffler dedans comme on le ferait dans un sifflet. Instrument sacré, il est considéré comme auspicieux et emblème de la royauté ; il retentit à l’ouverture du rideau et il est également joué à l’arrière-plan quand d’importantes personnalités apparaissent sur scène.

Les règles pour la musique instrumentale sont dans un recueil nommé tāla-prasthāna (ou tāla-prastāra) (méthode de référence pour les cycles rythmiques).

1 C’est la saison où l’on peut entendre leurs chants.
2 Les naṁbyār.
3 Fait de riz et autres graines alimentaires.
4 Gaṇapa ou Gaṇapati : épithète de Gaṇeśa, le seigneur du Gaṇa, dieu du savoir et du succès, il est invoqué au début de toute entreprise car il triomphe des obstacles.
5 Les cinq éléments grossiers sont l’Éther, l’Air, le Feu, l’Eau, la Terre.
6 Ces rites sont :
  • garbhādhānam, la création de la vie dans l’utérus ;
  • puṁsavaname, le rite pour protéger et renforcer la vie de l’embryon ;
  • sīmantonnayanam, partition des cheveux par une raie, le rite qui sensibilise le fœtus aux sons de l’univers ;
  • jātakarman, les cérémonies exécutées à la naissance de l’enfant ;
  • nāmakaraṇam, le don du nom au nouveau-né ;
  • annaprāśanam, l’initiation à la nourriture ;
  • caulam, la tonsure de la tête de l’enfant ;
  • upanayanam, l’offrande de l’enfant au maître pour qu’il soit initié.
7 Variante : बाण bāṇa var. vāṇa m. roseau (servant de flèche); flèche | myth. np. de l'asura Bāṇa «Flèche», fils aîné de Bali et de Vindhyāvalī; sa richesse était fabuleuse, et tous les rois tremblaient devant lui; il habitait la «Ville du sang» Śoṇitapura; en retour de ses pénitences Śiva lui avait accordé 1000 bras, avec lesquels il jouait du mṛdaṅga quand Śiva dansait le tāṇḍava; Śiva lui avait révélé qu'il serait vaincu par Kṛṣṇa; il devint cruel et séquestra sa fille Uṣā_1 pour ne pas la marier; celle-ci, ayant vu Aniruddha en rêve, le fit venir par magie dans son château, où Bāṇa le retint prisonnier; Kṛṣṇa et Pradyumna levèrent une armée et le tuèrent