Harivansh Rai Bachchan

Harivansh Rai Bachchan
madhuśālā (extraits)

Quelques références utiles :

Écoutez ce poème, lu en français par Gérard Rouzier (La compagnie du sablier )

 

Madhushala

Écoutez quelques strophes chantées par Manna Dey sur MusicIndiaOnline. Les strophes ci-dessous sont dans l’ordre qu’a choisi le chanteur.

madhuśālā La taverne
Harivansh Rai Bachchan Traduction : Nicolas Baum, Sophie-Lucile Daloz ,Clotilde Duprat, Jyoti Garin, Francine de Perczynski, Sakina Safy, Sunita Vaz
madirālaya jāne ko ghara se calatā hai pīnevālā
kisa patha se jāūṁ asamaṃjasa meṃ hai vaha bholābhālā
alaga-alaga patha batalāte saba para maiṃ yaha batalātā hūṁ –
rāha pakaḍa tū eka calā cala pā jāegā madhuśālā।6।
À la recherche de la taverne, le buveur quitte la maison.
« Quel chemin vais-je emprunter ? » Il est perplexe, le pauvre !
Tous lui montrent un chemin différent, mais moi, je te le dis :
« Prends un chemin, continue à marcher tout droit, et tu trouveras la taverne ! » (6)
suna kalakala chalachala madhughaṭa se giratī pyāloṃ meṃ hālā
suna rūnajhuna rūnajhuna cala vitaraṇa karatī madhu sākībālā
basa ā pahuṃce dūra nahīṃ kucha cāra kadama aba calanā hai
cahaka rahe suna pīnevāle mahaka rahī le madhuśālā।10।
Écoute ! Le vin glougloute et éclabousse, en tombant de la jarre à la coupe,
Écoute ! Le cliquetis des grelots quand la jeune serveuse passe et distribue le nectar,
Nous voilà arrivés, à deux pas, elle est là.
Ils rient, écoute les buveurs ! Les parfums s’exhalent de la taverne. (10)
lāla surā kī dhāra lapaṭa sī kaha na ise denā jvālā
phenila madirā hai mata isako kaha denā ura kā chālā
darda naśā hai isa madirā kā vigata smṛtiyāṁ sākī haiṃ
pīḍā meṃ ānaṃda jise ho āe merī madhuśālā।14।
Cette coulée de lave rouge dorée telle une langue, ne l’appelle pas « flambée ».
La liqueur est spumescente, surtout, ne l’appelle pas « cœur blessé ».
L’ivresse de cette liqueur, c’est la douleur. Les souvenirs du passé, la serveuse.
Que celui qui se complaît dans les maux vienne dans ma taverne ! (14)
dharmagrantha saba jalā cukī hai jisake aṃtara kī jvālā
maṃdira masajida girije saba ko toḍa cukā jo matavālā
paṃḍita momina pādirayoṃ ke phaṃdoṃ ko jo kāṭa cukā
kara sakatī hai āja usī kā svāgata merī madhuśālā।17।
À celui dont l’ardeur a brûlé tous les livres saints,
Au fou qui a détruit les temples, les mosquées et les églises,
À celui qui s’est affranchi des liens des pandits, des mollahs et des prêtres,
Pour celui-ci, aujourd’hui, il y a refuge dans ma taverne ! (17)
lālāyita adharoṃ se jisane hāya nahīṃ cūmī hālā
harṣa-vikaṃpita kara se jisane hā na chuā madhu kā pyālā
hātha pakaḍa lajjita sākī ko pāsa nahīṃ jisane khīṃcā
vyartha sukhā ḍālī jīvana kī usane madhumaya madhuśālā।18।
Hélas ! Celui, aux lèvres assoiffées, qui n’a pas embrassé le vin,
Hélas ! Celui, tremblant de joie, qui n’a pas tenu de ses mains la coupe de nectar,
Et n’a pas attiré contre lui la timide serveuse,
Celui-ci a, de la vie, tari en vain la douce taverne ! (18)
bane pujārī premī sākī gaṃgājala pāvana hālā
rahe pheratā avirata gati se madhu ke pyāloṃ kī mālā
aura liye jā aura pīye jā isī maṃtra kā jāpa kare
maiṃ śiva kī pratimā bana baiṭhūṃ maṃdira ho yaha madhuśālā।19।
Ils sont devenus des adorateurs de la serveuse. Le vin est devenu l’eau pure du Gange.
D’un mouvement incessant, elle fait tourner le chapelet des coupes de nectar,
« Prends-en encore ! Encore, bois-en ! ». Tel est le mantra qu’elle entonne.
« Que je trône tel Shiva, que temple devienne cette taverne ! » (19)
eka barasa meṃ eka bāra hī jagatī holī kī jvālā
eka bāra hī lagatī bāzī jalatī dīpoṃ kī mālā
duniyāvālo kintu kisī dina ā madirālaya meṃ dekho
dina ko holī rāta divālī roza manātī madhuśālā।26।
Une seule fois l’an, les couleurs de Holi1 éclaboussent.
Une seule fois la partie se joue, les guirlandes lumineuses brillent.
Mais, ô habitants du monde, passez donc voir un jour la taverne.
Le jour, c’est Holi, la nuit, Divali2, voici ce que, tous les jours, arrose la taverne ! (26)
adharoṃ para ho koī bhī rasa jihvā para lagatī hālā
bhājana ho koī hāthoṃ meṃ lagatā rakhā hai pyālā
hara sūrata sākī kī sūrata meṃ parivartita ho jātī
āṁkhoṃ ke āge ho kucha bhī āṁkhoṃ meṃ hai madhuśālā।32।
Peu importe le breuvage sur les lèvres, sur ma langue, c’est du vin,
Peu importe le récipient dans la main, c’est une coupe qui repose dans la mienne !
Chaque visage devient le visage de la serveuse.
Peu importe ce que voient les yeux, dans les miens, c’est la taverne ! (32)
sumukhī tumhārā sundara mukha hī mujhako kancana kā pyālā
chalaka rahī hai jisameṃ māṇika rūpa madhura mādaka hālā
maiṃ hī sākī banatā maiṃ hī pīne vālā banatā hūṁ
jahāṁ kahīṃ mila baiṭhe hama tuma vahīṃ gayī ho madhuśālā।64।
Ah, demoiselle au beau visage ! C’est ton beau visage qui apparaît telle une coupe d’or
Dans laquelle scintille un rubis, le suave vin enivrant.
Je deviens la serveuse et je deviens le buveur,
Là où l’on s’arrête ensemble, toi et moi, là est la taverne !  (64)
do dina hī madhu mujhe pilākara ūba uṭhī sākībālā
bharakara aba khisakā detī hai vaha mere āge pyālā
nāza adā aṃdāzoṃ se aba hāya pilānā dūra huā
aba to kara detī hai kevala farza-adāī madhuśālā।65।
Deux jours seulement que la serveuse m’a enivré du nectar et voilà qu’elle boude.
Une fois la coupe remplie, elle la pousse devant moi.
Hélas, on est loin maintenant de sa coquetterie et de son charme.
Désormais seules les obligations sont de rigueur pour la taverne ! (65)
choṭe-se jīvana meṃ kitanā pyāra karūṁ pī lūṁ hālā
āne ke hī sātha jagata meṃ kahalāyā jānevālā
svāgata ke hī sātha vidā kī hotī dekhī taiyārī
baṃda lagī hone khulate hī merī jīvana-madhuśālā।66।
Dans cette courte vie, combien de fois dois-je aimer, combien de vin dois-je boire ?
Dans ce monde, à peine venu, on m’a appelé « le partant ».
Avec la bienvenue, j’ai vu les rites de partance.
À peine ouverte, elle se ferme de ma vie, la taverne. (66)
śāṃta sakī ho aba taka sākī pīkara kisa ura kī jvālā
aura aura kī raṭana lagātā jātā hara pīnevālā
kitanī icchāeṁ hara jānevālā choḍa yahāṁ jātā
kitane aramānoṃ kī banakara kabra khaḍī hai madhuśālā।89।
Ah ! Serveuse, quelle coupe a un jour apaisé un cœur ?
« Encore, encore », incessamment, chaque buveur en redemande.
Ah ! Combien de désirs, ici, chaque partant laisse derrière lui !
Ah ! De combien de rêves, là, elle est devenue la tombe, la taverne ! (89)
yama āyegā sākī banakara sātha lie kālī hālā
pī na hośa meṃ phira āegā surā-visudha yaha matavālā
yaha aṃtima behośī aṃtima sākī aṃtima pyālā hai
pathika pyāra se pīnā isako phira na milegī madhuśālā।80।
Yama3 viendra, porteur du vin noir, affublé de l’habit de serveuse,
Celui qui en boit ne reviendra plus à la lucidité, ivre de ce vin !
C’est le dernier étourdissement, la dernière serveuse, la dernière coupe.
Voyageur ! Bois cela avec amour, tu ne retrouveras plus la taverne. (80)
giratī jātī hai dina pratidana praṇayiṇī prāṇoṃ kī hālā
bhagna huā jātā dina pratidana subhage merā tana pyālā
rūṭha rahā hai mujhase rūpasī dina-dina yauvana kā sākī
sūkha rahī hai dina-dina sundarī merī jīvana madhuśālā।79।
Il continue à s’affaiblir, jour après jour, mon âme, le vin de la vie.
Elle continue à se briser, jour après jour, ô fortunée, la coupe de mon corps.
Elle me boude, chaque jour, la divine serveuse de la jouvence.
Elle se tarit de ma vie, chaque jour, ma belle, la taverne. (79)
ḍhalaka rahī hai tana ke ghaṭa se saṃginī jaba jīvana hālā
pātra garala kā le jaba aṃtima sākī hai ānevālā
hātha sparśa bhūle pyāle kā svāda surā jihvā bhūle
kānoṃ meṃ tuma kahatī rahanā madhu kā pyālā madhuśālā।81।
Quand il se vide de mon corps de glaise, compagne, le vin de la vie,
Quand le dernier serveur vient avec le calice de poison,
Quand la main oublie le toucher de la coupe, la langue, le goût du vin,
Continue à murmurer dans l’oreille « goutte de nectar, coupe, taverne ! » (81)
mere adharoṃ para ho aṃtima vastu na tulasī dala pyālā
merī jihvā para ho aṃtima vastu na gaṃgājala hālā
mere śava ke pīche calane vālo yāda ise rakhanā
rāma nāma hai satya na kahanā kahanā saccī madhuśālā।82।
Sur mes lèvres, comme dernier signe, point de feuille de basilic4, mais une coupe,
Sur ma langue, point d’eau de Gange, mais du vin,
Ô vous qui suivrez mon cadavre ! Souvenez-vous,
« Le nom de Ram est Vérité », ne dîtes pas ça ! Dîtes plutôt « elle est vraie, la taverne ! ». (82)
mere śava para vaha roye ho jisake āṃsū meṃ hālā
āha bhare vo jo ho suribhata madirā pī kara matavālā
de mujhako vo kandhā jinake paga mada ḍagamaga hote hoṃ
aura jalūṁ usa ṭhaura jahāṁ para kabhī rahī ho madhuśālā।83।
Que seul pleure sur mon cadavre, celui qui a des larmes de vin.
Que seul soupire, cet ivre embaumé, lui qui a lampé la liqueur.
Que seuls m’offrent l’épaule, ceux dont les pas titubent d’alcool.
Et qu’on me brûle là où fut, un jour, la taverne. (83)
aura citā para jāe uṃḍelā pātra na ghṛta kā para pyālā
ghaṃṭa baṃdhī aṃgūra latā meṃ madhya na jala ho para hālā
prāṇa priye yadi śrāddha karo tuma merā to aise karanā
pīnevāloṃ ko bulavā kara khulavā denā madhuśālā।84।
Et sur mon bûcher, qu’on ne déverse pas un pot de beurre clarifié, mais une coupe.
Dans la timbale ornée d’une grappe de vigne, nulle eau, mais du vin.
Ô bien-aimée de ma vie, si tu observes les rites funéraires, alors les voici :
Fais venir les buveurs, fais ouvrir la taverne. (84)
nāma agara pūche koī to kahanā basa pīnevālā
kāma ḍhālanā aura ḍhalānā sabako madirā kā pyālā
jāti priye pūche yadi koī kaha denā dīvānoṃ kī
dharma batānā pyāloṃ kī le mālā japanā madhuśālā।85।
Si on te demande mon nom, dis simplement : « le buveur ».
Ma profession ? Verser et faire verser une coupe de liqueur à tous.
Ma caste ? Ô bien-aimée ! Si on te la demande, tu diras, celle des passionnés.
Ma religion, tu l’exhiberas en prenant le rosaire des coupes et en égrainant le nom « taverne ». (85)
pitṛ-pakṣa meṃ putra uṭhānā arghya na kara meṃ para pyālā
baiṭha kahīṃ para jānā gaṃgā sāgara meṃ bharakara hālā
kisī jagaha kī miṭṭī bhīge tṛpti mujhe mila jāegī
tarpaṇa-arpaṇa karanā mujhako paḍha-paḍha kara ke madhuśālā
Fils, lors du rite funéraire5, pas d’eau d’oblation dans le creux de la main, mais une coupe.
Assieds-toi, plonge-la dans le Gange du vin.
Que le sol, quel que soit le lieu, soit trempé, mon âme sera comblée.
Offrandes et libations, fais-les, tout en récitant « La taverne » !
1 Festival de printemps dédié à Krishna. On y célèbre la récolte de printemps avec un carnaval où les transgressions sociales sont tolérées, et où on lance des poudres et des pâtes de couleur sur les passants.
2 « Fête de la lumière », célébrée pendant 4 jours à partir de la veille de la nouvelle lune de kârtika (caturdashî - octobre-novembre). On fête la victoire de Krishna sur le démon Naraka (naraka-caturdashî), le retour triomphant de Rama avec Sita à Ayodhya et la visite de la déesse Lakshmi anticipant le réveil de Vishnu de son sommeil de 4 mois, 12 jours plus tard ; on y honore les instruments de travail ; le second jour (amâvasyâ), est la fête de Lakshmi (Lakshmi-puja) ; on y célèbre aussi la victoire de Vishnu sur le tyran Bali, relégué aux enfers ; le troisième jour célèbre le retour annuel sur Terre du roi Bali pour une journée, et le soir on allume partout des lampes pour dissiper les ténèbres et l’ignorance ; le quatrième jour, les sœurs invitent leurs frères chez elles (yama-dvitîyâ).
3 Le dieu de la mort.
4 Ocymum Sanctum, basilic sacré utilisé en tant qu’offrande.
5 Période de deux semaines après la pleine lune du mois de bhâdra-pada (août-septembre).