Bama
Bama, femme dalit du Tamil Nadu

Les nouvelles voix de la littérature indienne

Intellectuelle engagée et éditrice, Urvashi Butalia rend compte du changement radical qui s’opère depuis quelques années dans la société indienne, et par conséquent sur la scène éditoriale. Des voix jusqu’ici demeurées « marginales » – celles des femmes, celles des dalits – obtiennent désormais un écho certain.







Intouchable





Sangati

Il y a dix-huit ans, quand nous avons créé Kali, la première maison d’édition féministe en Inde, se lancer dans l’édition indépendante paraissait une entreprise risquée, solitaire et quelque peu téméraire. On nous demandait souvent comment nous comptions nous en sortir. Y avait-il assez de femmes écrivains ? Y aurait-il un public pour les lire ? Pensions-nous vraiment pouvoir commercialiser leur travail ? Quand je repense à cette époque, je me rends compte que ces personnes ne croyaient tout simplement pas que les femmes avaient quelque chose à dire. Parce que leur voix avait été si longtemps étouffée, les gens pensaient qu’elles n’en avaient pas.

Au cours des vingt dernières années, l’écriture des femmes a cessé d’être marginale pour occuper une place importante sur la scène littéraire et académique. Parmi les livres qui rencontrent le plus de succès aujourd’hui (qu’ils soient en anglais ou dans une autre langue indienne), une bonne partie est écrite par des femmes. La littérature féminine est passée du statut de genre alternatif qui lutte pour se faire une place à celui de courant majeur, à la fois prestigieux et parfaitement commercialisable. On doit cette évolution à plusieurs changements récents : l’essor d’un mouvement féministe riche et dynamique qui a non seulement généré beaucoup d’écrits mais aussi créé l’environnement nécessaire pour accueillir ce type de littérature ; et, parallèlement, l’intérêt porté par quelques maisons d’édition à des livres écrits sur et par des femmes.

L’édition indienne a connu récemment d’autres évolutions majeures. La première est l’importance nouvelle prise par la littérature générale : alors que le marché était essentiellement tourné vers les livres scolaires, l’accent s’est déplacé ces dernières années vers les livres destinés au grand public. Parallèlement sont apparues de petites maisons d’édition indépendantes, prêtes à prendre des risques pour découvrir de nouveaux livres, de nouveaux auteurs et même de nouveaux sujets.

Le succès remporté par l’écriture féminine a encouragé ces éditeurs à explorer d’autres écritures « marginales ». L'année passée, une femme jusqu’alors presque inconnue, Bama, a reçu un prix national prestigieux pour son roman Karukku. La concurrence était rude et la tâche des juges difficile. Karukku s’est démarqué des autres livres non par son contenu, ni parce qu’il était écrit par une femme, mais pour plusieurs autres raisons. L’auteur est originaire du sud de l’Inde et écrit non pas en anglais mais en tamoul ; de plus, Bama est une dalit, c’est-à-dire qu’elle appartient à l’une des castes « intouchables » de l’Inde, qui vivent en marge de la société.

La victoire de Bama a marqué l’avènement d’un nouveau courant d’écriture alternative : l’écriture dalit. Comme beaucoup d’écritures qui naissent d’une expérience directe de l’oppression, celle-ci reste centrée sur l’expérience personnelle de l’auteur et sur la condition dalit en général. À quelques exceptions près, les livres représentatifs de ce courant ont été écrits par des hommes. La voix des femmes est absente des premiers livres dalit comme l’anthologie de prose, de poésie et de théâtre intitulée Poisoned Bread (« le pain empoisonné »), éditée par Arun Dangle et parue il y a environ quinze ans, ou le texte autobiographique de Kancha Iliah intitulé Why I am not a Hindu (« pourquoi je ne suis pas hindou »), qui a eu une influence énorme. Ce n’est que quelques années plus tard que des voix de femmes se sont fait entendre, surtout à travers des livres comme Une vie paria de Jean-Luc et Josiane Racine, Karukku de Bama, ou un recueil d’écrits de femmes dalit intitulé The Silken Swing (« la balançoire en soie ») et édité par Suguna Ramanathan.

Alors que les auteurs dalit commençaient à se faire entendre, une autre littérature alternative apparaissait sur la scène éditoriale indienne : celle des écrivains gays ou lesbiens. Pour ces auteurs, le fait d’écrire était parfois chargé d’implications politiques profondes, puisque c’est dans leurs écrits qu’ils révélaient leur homosexualité – un aveu difficile à faire dans une société aussi traditionnelle que la société indienne. C’est pourquoi les premiers ouvrages étaient parfois des anthologies de textes extraits de livres déjà parus – ainsi Sakhiyani de Giti Thadani ou le recueil Same Sex Love in India (« l’amour homosexuel en Inde »), édité par Saleem Kidwai et Ruth Vanita. Ce n’est que peu à peu que les auteurs homosexuels ont commencé, comme les auteurs dalit, à rendre compte de leur expérience ; parmi les livres les plus connus, mentionnons Facing the Mirror (« face au miroir ») d’Ashwini Surthankar et Yaarana de Hoshang Merchant.

Avec ces voix qui luttent pour se faire entendre – on pourrait aussi mentionner celle d’auteurs handicapés, qui commence à émerger – et un milieu éditorial prêt à explorer de nouveaux horizons, il ne fait aucun doute que l’édition indienne est en plein changement. Pour de petites maisons comme la nôtre, il est très excitant de publier aujourd’hui. Car malgré la révolution électronique, et bien que les manuels scolaires constituent toujours le cœur de la production éditoriale indienne, chaque jour apporte des horizons nouveaux et intéressants à explorer, de nouvelles sortes de livres à publier, de nouveaux courants littéraires à développer. Pour un éditeur, sentir qu’il peut jouer un rôle dans tout cela, c’est se sentir acteur de l’histoire intellectuelle de son époque. Que demander de plus ?

Urvashi Butalia
Traduit de l’anglais par Nisha Kirpalani

 

Cet article est extrait de la revue
Les Belles Étrangères – Novembre 2002