Girish R. Karnad
Girish Karnad devant son théâtre à Bangalore, en compagnie de Jyoti Garin

Girish Raghunath Karnad
Flowers

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Écoutez le texte, lu en français par Gérard Rouzier (La compagnie du sablier ).

 

Rajit Kapur
Interprétation de “Flowers” par Rajit Kapur

En mars 2009, dans le cadre du festival de théâtre à Mumbai, Rajit Kapur a interprété cette pièce en ouverture au théâtre Prithvi. Voir une critique sur ce blog (en anglais).


Lecture d’un extrait du monologue à Paris le 19 décembre 2009

La traduction française de ce monologue est publiée chez l’Harmattan (ISBN : 978-2-343-02928-3 • 34 pages). Sa version numérique peut être achetée sur le site de l’éditeur.

L’Harmattan : les fleurs
L’Harmattan : les fleurs
Flowers Les fleurs (début du monologue)
Girish Karnad Traduction : Jyoti Garin et Sophie-Lucile Daloz
In a few moments from now, Scorpio will start creeping into the water from the south-eastern corner of the temple tank. There is a hollow there in the third step under the water, large enough to hold an unhusked coconut. And I know that on this day of the year at this precise moment – and I can tell the precise moment because Scorpio is stretched out in the eastern sky in all his magnificent glory with the lowest point of his curving tail just about to take off from the horizon – at this precise moment his reflection will enter the water at the exact point under which the hollow lies. As though he were swimming out of that cavity. And looking up at the constellation from this top step of the tank, even with my back to the temple, I could tell you what star is perched on the brass tip of its pinnacle. For I know every nook and cranny in these grounds. I know where every star will be as the skies revolve through the year. Dans quelques instants, au sud-est du bassin du temple, le Scorpion commencera sa lente descente sous l’eau. Il y a là, à trois marches de profondeur, une cavité, assez grande pour contenir un brou de noix de coco. Je sais qu’en ce jour de l’année, à cette heure précise, je peux prédire cet instant, car le Scorpion est déployé à l’Orient dans toute son admirable splendeur, la base de sa queue recourbée, tout juste sur le point de décoller de l’horizon – à cet instant précis, son reflet va entrer dans l’eau, à l’endroit exact où se trouve la cavité, comme s’il en émergeait à la nage. En levant les yeux vers la constellation, du haut de la première marche du bassin, bien que j’aie le dos tourné au temple, je peux vous dire quelle étoile est perchée sur la pointe cuivrée de son pinacle, car je connais tous les coins et recoins de ces lieux. Je sais où se niche chaque étoile tout au long de la révolution annuelle des cieux.
This temple, this tank, these rough, grey boulders towering over them, the flowering shrubs and trees, the birds that come and go through the seasons-they are my world, a private universe from which I have never for a moment wanted to step out. Ce temple, ce bassin, ces rochers gris, rugueux et imposants, ces arbustes fleurissants et ces arbres, ces oiseaux qui suivent le cycle des migrations au gré des saisons, voilà mon monde, un univers intime que je n’ai jamais voulu quitter un seul instant.
I am the priest here. I have lived here all my life and discouraged all friendly attentions from the world outside. And in the isolation of this place, I spend most of my time with the linga – talking to it, singing to it, even discussing recent political developments and most of all, decorating it with flowers. Je suis le prêtre ici. J’ai passé ici toute ma vie et j’ai rejeté toutes les attentions amicales du monde extérieur. C’est dans la solitude de cet endroit que je passe la plupart de mon temps avec le liṅga1. Je lui parle, je chante pour lui, je discute même des récentes évolutions politiques avec lui, et surtout, je le décore avec des fleurs.
The linga is not ornately carved like some in the neighbourhood. It is essentially a plain phallic stump with a smooth crown and a rough-hewn vulva for the base. Endless ablutions of milk and ghee and oil through the centuries have managed to give it a slippery surface. So making the flowers stay on it is not easy and I have often lost track of the hours devising new ways of covering it with flowers. ‘The linga is my step-wife’, grumbles my wife. Le liṅga n’est pas sculpté dans un style très travaillé, à l’inverse de ceux que l’on trouve dans le voisinage. C’est plutôt un simple tronçon phallique avec une couronne lisse et une base en forme de vulve dégrossie. Au fil des siècles, le cycle sans fin des ablutions de lait, de beurre clarifié et d’huile sont parvenues à lui donner une surface lisse. C’est pourquoi, faire tenir des fleurs dessus n’est pas une mince affaire et j’ai souvent perdu toute notion du temps à chercher de nouveaux moyens pour le recouvrir de fleurs. « Le liṅga est ma rivale », fulmine mon épouse.
But she is also proud of the fact that my obsession has brought me recognition. The Chieftain of this region, who lives in the fort up on that hill, is an energetic young man. He is deeply devout and is a great admirer of my floral efforts. Cependant, elle tire une certaine fierté de la considération que mon obsession m’a procurée. Le chef de clan de cette région, qui vit dans le fort, là-haut sur cette colline, est un jeune homme dynamique. Il est très pieux et c’est aussi un grand admirateur de mes expérimentations florales.
Every day, at sunset, the canon goes off on the ramparts, announcing that the Chieftain has set off from home for the temple. That gives me a full hour to get ready for the pooja. My wife attends to the basic ritual requirements such as jawsticks and camphor and the placement of wicks in different silver plates for the aarati. I have a dip in the tank, and in the wet dhoti, sit down in the sanctum surrounded by baskets of flowers. Everything else then recedes into hazy, scarcely-felt distance and for an hour there is only the linga and me. And a conversation conducted through flowers – malligai, sevanti, chendu hoovu, sampigai and kanakambara. Tous les jours, au coucher du soleil, le canon tonne sur les remparts pour annoncer que le chef de clan a quitté sa demeure et se dirige vers le temple, ce qui me laisse une bonne heure pour finir les préparatifs de l’office du soir. Ma femme s’occupe de tout le cérémonial : l’encens et le camphre, la pose des mèches dans les différents plats en argent destinés à la célébration. Après une immersion dans le bassin, vêtu d’un dhoti humide, je m’assieds dans le sanctuaire, entouré de paniers de fleurs. Tout se retire alors dans un lointain brumeux, à demi ressenti. Pendant une heure, il n’y a là que le liṅga et moi. C’est alors une conversation régie par les fleurs – jasmins, sevanti, fleurs de souci, chendu huvu, et kanakambara2.
By the time the Chieftain arrives with his entourage I am ready. Avant l’arrivée du chef de clan escorté de sa cour, je suis prêt.
He has a keen eye for beauty, the young Chieftain. If I have managed to layout the flowers in a particularly innovative pattern, he nods his head in appreciation, turns to his retinue which, needless to add, obediently spouts various standard phrases in agreement. The pooja over, he accepts a single flower as God’s prasada, presses it to his eyes, sticks it behind his right ear and rides home. He is not given to saying much. Pour l’esthétique, il a l’œil, ce jeune chef de clan ! Quand je réussis à disposer les fleurs en un motif particulièrement innovant, il hoche la tête en signe d’approbation, puis se tourne vers son escorte, qui, inutile de le préciser, s’empresse de débiter avec complaisance moult expressions d’acquiescement convenues. L’office terminé, il accepte une simple fleur en guise de bénédiction divine3, la presse contre ses yeux, la plante derrière son oreille droite et retourne dans sa demeure. Il n’est pas bavard.
They leave. I hear the clatter of hoofs fading up the rocky road. Then I carefully pick the flowers from the linga, tie them in a bundle in my thin muslin shoulder-cloth and make my way to Chandravati’s house. Chandravati is a courtesan, the only breach in the invisible defences I have built around my private domain. Ils partent. J’entends le cliquetis des sabots qui s’estompe sur les hauteurs de la route rocheuse. Puis je ramasse soigneusement les fleurs du liṅga, les attache en gerbe et les glisse dans le sac en fine mousseline que je porte en bandoulière, et je me dirige vers la maison de Candrāvatī4. Candrāvatī est une courtisane, seule profanation dans les forteresses invisibles que j’ai bâties autour de mon domaine privé.
She came into my life during the Shivaratri celebrations, which go on for a week. During this period, the Chieftain comes down for the pooja in the morning and once he leaves, there are the usual throngs of devotees, milling at the door of the temple to offer coconuts to the linga. I crack everyone of the coconuts myself and return the halves as prasada, with a petal or two and sandal paste in it. I have never used assistants for distributing them, although my wife keeps nagging me to employ one. It is an exhausting task, it prolongs the day and yet I insist on handling every coconut myself. I love doing it for the linga, but I am not unaware that people shake their heads in admiration at my passion for the Lord and physical stamina. Elle est arrivée dans ma vie lors des célébrations de la fête de Śiva5. Cette fête de la Nuit de Śiva dure une semaine. Pendant cette période, le chef de clan descend pour la prière le matin, et une fois parti, c’est au tour de la foule habituelle des dévots de venir s’agglutiner à la porte du temple afin d’offrir des noix de coco au liṅga. Je brise chacune de ces noix et j’en rends la moitié en guise de bénédiction divine, avec un ou deux pétales de fleurs, enduits de pâte de santal. Je n’ai jamais employé d’assistants pour la distribution, bien que ma femme ne cesse de pester pour que j’en embauche un. C’est une tâche épuisante. Je tiens à briser chaque noix de coco moi-même, quitte à ce que cela rallonge ma journée. J’adore le faire pour le liṅga, mais je sais aussi que les gens acquiescent de la tête par admiration devant ma passion pour le Seigneur et pour ma résistance physique.
The inhabitants of the courtesans’ quarters are the last to be admitted, so I knew she was one of them. I was too tired to look at faces and desperate to finish the day. I mechanically took the coconut she offered, broke it, placed the prasada inside and turned to hand it back. She was bending, holding the pallu of her sari spread out in front of her. The upper half of her bosom was uncovered and as I dropped the shells in her sari, I saw the mole. On her right breast, just near the cleft. I looked up at her. There must have been something unusual in my movement, for she looked up too and caught my eyes. For a moment we stared at each other and then she turned away. Les habitants des quartiers des courtisanes sont les derniers à être admis ; c’est ainsi que j’ai su qu’elle en faisait partie. J’étais trop fatigué pour regarder les visages et j’attendais désespérément de finir ma journée. D’un geste mécanique, j’ai pris la noix de coco qu’elle offrait, je l’ai brisée, j’ai déposé la bénédiction divine à l’intérieur, et je me suis retourné pour la lui rendre. Elle était penchée, tenant le pan de son sari tendu devant elle. Le haut de sa poitrine était découvert et tandis que je laissais tomber les coques dans son sari, j’ai vu le grain de beauté, au creux de son sein droit. J’ai levé les yeux pour la regarder. Il y a dû y avoir quelque chose de peu ordinaire dans mon geste, parce qu’elle aussi a levé les yeux et nos regards se sont mêlés. Pendant un instant, nous nous sommes fixés l’un l’autre, puis elle s’en est allée.
I wanted her. I had never lusted for a woman before and so felt emasculated by this sudden weakness. Yet I could not control the fire raging in my loins. During the rest of that week, I started the day impatient for a glimpse of hers. Je l’ai désirée. Je n’avais jamais convoité une femme auparavant, aussi je me suis senti castré par cette soudaine faiblesse. Pourtant je ne pouvais pas maîtriser le feu qui faisait rage dans mes reins. Tout le reste de la semaine, c’est impatient de saisir une furtive vision d’elle que je commençais la journée.
1 लिङ्ग liṅga Symbole de Śiva : cylindre de pierre enchâssé dans un socle-yoni, et placé dans le sanctuaire du temple.
2 Prononcer sévanti, tchendou houvou et kanakambara.
3 प्रसाद prasāda Nourriture sacrée préparée au temple par les prêtres-cuisiniers pour être offerte à la divinité ; elle est redistribuée aux fidèles après la pūjā en signe de communion
4 चन्द्रावती Candrāvatī Prononcer Tchandrâvatî, « emplie de la lumière de la lune ».
5 शिवरात्रि Śivarātri Célébration de la nuit de Śiva, le 14ème jour de la quinzaine sombre du mois de māgha (janvier-février) ; c’est un jour de jeûne. On y célèbre le mariage de Śiva et de Pārvatī et la danse cosmique [tāṇḍava] de Śiva ; dans les sanctuaires le liṅga est oint de pañcagavya (les 5 produits de la vache : le lait [payas], le fromage caillé [dadhan], le beurre [ghṛta], l'urine [gomūtra] et la bouse [gomaya]). Les fidèles passent la nuit au temple à chanter des hymnes, et les épouses y prient pour la longévité de leurs époux.